Les Européens reconnaîtront-ils leurs torts dans la tragédie grecque?

A écouter les dirigeants européens, la Grèce est une cause perdue. Les gouvernements grecs qui se sont succédé avant la crise ont creusé des déficits publics abyssaux. Ils ont tripatouillé les chiffres, d’abord pour être admis dans la zone euro, puis pour cacher leurs méfaits. Comme un pays en développement, la Grèce ne peut qu’exporter ses richesses naturelles (le soleil et la mer bleue, les antiquités héritées de leur lointain passé, les olives qui poussent toutes seules). Ils ont laissé exploser leurs salaires et fait enfler une administration pléthorique qui casse toute velléité entrepreneuriale. Ils partent à la retraite dans la primeur de l’âge et reçoivent alors des treizième et quatorzième mois. L’osmose entre politiques et patrons relève de l’inceste. Le paiement des impôts est essentiellement facultatif. La crise qui a éclaté en 2010 est amplement méritée. Ils ont alors appelé au secours les autres pays membres de la zone euro, qui ont répondu avec générosité. Mais ils n’ont pas respecté les conditions de cette aide. Pourtant, ces conditions étaient fondamentalement dans leur intérêt bien compris: il s’agissait de réduire le déficit budgétaire, de rétablir la compétitivité, d’assainir un système de retraites en faillite, bref, de construire une économie digne de l’appartenance à la zone euro. Et maintenant, le gouvernement de gauchistes irresponsables qu’ils ont élu en janvier dernier se permet de donner des leçons aux bienfaiteurs.

Il y a un fond de vérité dans ce tableau déprimant. Mais une lecture radicalement différente peut aussi être proposée. Tout d’abord, les tares de l’économie grecque sont tellement européennes! Bien d’autres pays ont une administration surpeuplée et inefficace, des professions protégées, une histoire de déficits publics ininterrompus depuis des années, des systèmes de retraite insoutenables, des élites politiques coupées des préoccupations de leurs concitoyens,­ etc.

Mais le plus intéressant est l’historique de la crise. Lorsque, au début de 2010, les marchés financiers ont commencé à s’inquiéter de la capacité du gouvernement grec à honorer sa dette, on commençait tout juste à sortir de la crise financière consécutive au non-sauvetage intentionnel de la banque ­Lehman Brothers. Les Allemands et les Français savaient que certaines de leurs plus importantes banques détenaient des quantités non négligeables de dette grecque. Les Américains s’inquiétaient d’un «nouveau Lehman à la puissance dix» si ces banques, encore bien fragiles, venaient à vaciller.

Alors tout ce petit monde a décidé qu’il fallait «aider» la Grèce. Ils ont rejeté toute idée de remise de dette, déjà insoutenable. Les Européens ont délibérément décidé de contourner la clause de non-sauvetage des traités qui interdisent toute aide directe à un pays en difficulté. Il ne s’agissait pas de sauver la Grèce, mais de protéger l’économie mondiale. Le sort des Grecs ne pesait rien. Dans leur esprit, c’était le sort de la planète qui était en jeu.

On ne saura jamais ce qui se serait passé si l’on avait respecté les traités et si l’on avait laissé le gouvernement grec négocier un effacement, partiel mais substantiel, de sa dette. Pour ma part, je pense que la crise ne serait plus aujourd’hui qu’un lointain souvenir. Au contraire, la Grèce a été obligée d’accepter un programme de prêts massifs en contrepartie d’un rétablissement à marche forcée de l’équilibre budgétaire, puis un deuxième programme de prêts, qui exigeait des réformes structurelles d’une ampleur sans précédent. Aucun pays n’a rétabli ses comptes publics aussi vite ni mis en place des réformes d’une telle ampleur. Il reste beaucoup à faire, mais les Grecs ne voient toujours pas venir le bout du tunnel, en contradiction complète avec les prévisions rose intense de la Troïka. Le FMI a même admis que ses prévisions manquaient de sincérité.

En élisant Alexis Tsipras, les Grecs ont manifesté leur désarroi et leur refus de continuer à plonger dans la pauvreté, qui frappe les classes moyennes et, bien sûr, les retraités. Ce nouveau gouvernement, totalement impréparé à l’exercice du pouvoir, a accumulé les erreurs, mais il a exprimé le désespoir de la population. Il s’est heurté à un mur d’incompréhension et de rigidité de la part des Européens et du FMI.

Plutôt que de reconnaître les graves erreurs des programmes d’aide, ces derniers ont exigé que tous les engagements soient respectés. Ils forcent les Grecs à choisir entre l’appartenance à la zone euro et la fin de mesures draconiennes. Réponse dimanche.

Charles Wyplosz is an editor of the International Centre for Economic Policy Research’s VoxEU and is currently the director of the International Centre for Monetary and Banking Studies (ICMB) and Professor of International Economics at the Graduate Institute in Geneva, Switzerland

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