Les “gilets jaunes”, des enfants d’“Indignez-vous !”

A-t-on bien vu et lu cette pancarte « Indignez-vous ! », agitée dans les défilés par des « gilets jaunes », ou, place de l’Etoile, ce tag – comme on l’a vite lavé ! – reprenant le titre désormais célèbre du petit livre beige de Stéphane Hessel, traduit en quarante-quatre langues, acheté par deux millions et demi de personnes en France, quatre millions dans le monde avec ces traductions, soit une somme insoupçonnable de lecteurs ?

L’attendait-il ce peuple de femmes et d’hommes surgis, comme lui, du gris de l’automne, revêtus de leur gilet jaune aussi léger que le mince ouvrage dont lui-même s’était paré au terme de sa vie ? « Un objet dont se saisit le présent », avait judicieusement, à l’époque, tranché l’historien Nicolas Offenstadt, chargé par Le Monde de rendre compte du phénomène, complétant : « Il est une lecture assez vaine, voire mesquine, de Indignez-vous ! de Stéphane Hessel : celle qui consiste à lire ce tout petit volume comme un traité idéologique dont il faudrait traquer les faiblesses ou les inconsistances. » Le libelle avait déplu à la « caste » politique et intellectuelle parisienne, méfiante de l’adhésion massive, populaire, affective à ce vieil homme un peu magique capable d’unir au-delà de toutes les fractures – de générations, de classes, de partis –, capable surtout, comme le rappelait, au lendemain de sa mort, dans Libération, le philosophe Robert Maggiori, « de donner à ce sentiment “prépolitique” une vertu impérative ». « Si vous n’usez pas, disait Stéphane, de la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence, vous perdez l’une des composantes essentielles qui font l’humain. »

Les « gilets jaunes » auraient-ils accompli enfin le désir de Stéphane Hessel ? « Je vous souhaite, à tous, à chacun d’entre vous, d’avoir votre motif d’indignation. C’est précieux. » Dans son manifeste, il énonçait les « deux grands nouveaux défis » auquel doit faire face l’humanité : « L’immense écart qui existe entre les très pauvres et les très riches et qui ne cesse de s’accroître. C’est une innovation des XXe et XXIe siècles. » L’autre défi : « Les violations des libertés et des droits fondamentaux » – il était le dernier témoin sur terre de leur Déclaration universelle au titre de chef de cabinet d’Henri Laugier, alors secrétaire de la Commission des droits de l’homme aux Nations unies.

« L’économie financiarisée est le principal ennemi »

A entendre ses vœux, on se dit que le président lui-même a lu Indignez-vous ! (Indigène éditions, 2010), lorsqu’il déclare : « Le capitalisme ultralibéral et financier trop souvent guidé par le court terme et l’avidité de quelques-uns, va vers sa fin. » Mais Stéphane Hessel poussait plus loin : « L’économie financiarisée est le principal ennemi. » Il dénonçait « les banques désormais privatisées, soucieuses d’abord de leurs dividendes, et des très hauts salaires de leurs dirigeants, pas de l’intérêt général ».

Certes, comme vous, monsieur le président, il était partisan de la démocratie parlementaire mais, à la manière de son maître en engagement Jean-Paul Sartre, il savait distinguer entre « légalité » et « légitimité ». Car comment expliquez-vous que des mesures comme l’augmentation du smic, impensables hier, si légitimes, aient été obtenues parce qu’un peuple d’indignés s’est manifesté, et, plus souvent qu’on ne le croit, loin des violences parisiennes sur les Champs-Elysées, loin « d’une foule haineuse » que vous dénoncez trop bien ? Vous le déclarez : « Le peuple est souverain. » Certes. « Il s’exprime lors des élections ; il y choisit des représentants qui font la loi parce que, précisément, nous sommes un Etat de droit. » Mais Stéphane Hessel souhaitait une refonte de la Constitution, le retour du suffrage universel à travers un Parlement élu à la proportionnelle, la possibilité d’un référendum d’initiative citoyenne, seul capable d’apaiser les tensions.

Ecoutez-le bien : « La violence n’est pas efficace, c’est bien plus important que de savoir si on doit condamner ou pas ceux qui s’y livrent. » Il parlait aussi de votre troisième vœu, l’espoir, mais en des termes inespérés : « Dans la notion d’efficacité, il faut une espérance non violente. S’il existe une espérance violente, c’est dans la poésie de Guillaume Apollinaire : que “l’espérance est violente” ; pas en politique. » Il ouvre un espace inédit en France en faveur « d’une insurrection pacifique des consciences ».

La voilà la miraculeuse alchimie, ce passage à la vie, la vraie

« Populisme ! » Le mot a été lâché contre leur mouvement, comme hier contre Indignez-vous ! C’est grave, c’est oublier qu’est en train de se construire sous nos yeux une politique qui échappe « au pouvoir de l’argent tellement combattu pendant la Résistance, qui n’a jamais été aussi grand, insolent, égoïste jusque dans les hautes sphères de l’Etat ». Encore lui, encore eux ! Ce rejet méprisant du « populisme » n’est-il pas un « rejet de la politique tout court », comme l’a souligné, dans son essai La Raison populiste (Le Seuil, 2008), Ernesto Laclau, ce philosophe argentin qui fut si attentif aux mouvements des « indignés » à travers le monde ? Le rejet du « pouvoir des sans-pouvoir », comme le disait le dramaturge et président tchèque Vaclav Havel, dont Stéphane salua les derniers instants, à Prague, en décembre 2011…

Venez, monsieur le président, faites-vous conduire à la sortie 33 sur l’autoroute A9 menant vers les bourgades populaires de Sète, Balaruc, Bouzigues où nous vivons, nous les éditeurs d’Indignez-vous !, au bord de cet étang de Thau que les flamants peignent encore en rose et que surplombe un ciel en colère ces temps-ci parce qu’il ne sait plus très bien s’il doit signaler l’automne ou le printemps. En les regardant vivre, laisser passer librement au péage les automobilistes et ceux-ci leur répondre en klaxonnant, vous verrez irradier les visages, vous comprendrez que leur révolte est une révolte heureuse, oui, heureuse, bien que née d’un faible pouvoir d’achat, d’un « reste à vivre » dérisoire. La voilà la miraculeuse alchimie, ce passage à la vie, la vraie, sans profit ni perte, espérée par ce faux vieillard, ce vrai jeune !

On voyait bien ce qu’il impulsait aux gens, et qu’aucun programme politique, aussi juste et nécessaire soit-il, n’impulsera jamais. Ils luttent, ils se trompent d’autoroute quand la violence les égare, mais reste qu’ils forment un peuple bien plus nombreux que celui qui a été comptabilisé par vos services dans les manifestations ou les rues. Un peuple dont la levée éclaire enfin le très fort message laissé par Stéphane Hessel à travers Indignez-vous ! et du même coup, l’étrange raison de son succès planétaire.

Jean-Pierre Barou (éditeur) et Sylvie Crossman (éditrice). Ils ont fondé la maison Indigène éditions.

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