Les gilets jaunes ou l’irruption de l’insécurité sociale

A Bordeaux, des gilets jaunes dansent devant les CRS non loin de la place Pey Berland. Photo Thibaud Moritz pour Libération
A Bordeaux, des gilets jaunes dansent devant les CRS non loin de la place Pey Berland. Photo Thibaud Moritz pour Libération

Le mouvement des gilets jaunes trouve sa source dans un sentiment d’injustice face aux inégalités et aux choix qui les renforcent tout en prétendant lutter contre les «inégalités de destin». Ces inégalités tiennent d’abord à l’envolée des très hauts revenus et à l’accoutumance, et parfois à la complaisance, de la société envers des niveaux de rémunération obscènes. Surtout, le choix de favoriser ceux qui sont déjà les plus aisés, à travers le remplacement de l’ISF par l’IFI notamment, a accrédité l’idée que le pouvoir s’était rangé du côté des vainqueurs et converti leur fortune en morale. Aux autres est renvoyée la responsabilité personnelle de leur infortune, de leur immobilité, de leur petitesse, interprétée avec condescendance comme de l’inexistence sociale («ceux qui ne sont rien»). La mise en œuvre de cette morale de vainqueurs et le mépris des autres qui en est le corrélat se traduisent, en outre, par le fait de demander beaucoup à ceux qui ont peu. Cette idéologie de la responsabilité de chacun et du mérite individuel suscite l’indignation tant elle est en décalage avec le poids des déterminismes sociaux. En effet, dans le même temps que le pouvoir érige ces frontières morales, un retour de la propriété dans le façonnement des destins sociaux s’est opéré. Propriété du capital, désormais largement protégée de la fiscalité ; propriété du logement, devenu un critère de différenciation majeur entre les classes sociales : jeunes, ouvriers, employés se retrouvent du mauvais côté de celle-ci et en subissent quotidiennement le prix dans leurs loisirs ou leur alimentation, par exemple. Même parmi les retraités, la partie qui se dit pauvre, sans être «pauvre» au sens monétaire du terme, est celle qui ne possède pas son logement.

Cependant, ces inégalités monétaires, de revenu ou de patrimoine, ne suffisent pas à rendre compte des tensions qui s’expriment aujourd’hui. Apparaît au grand jour la diffusion, dans de larges pans des groupes ouvriers, employés et chez les retraités modestes, d’une insécurité sociale durable qui s’étend bien au-delà des «exclus» et des chômeurs de longue durée (1). Par insécurité sociale durable, on entend un rapport fortement dégradé à l’avenir qui exprime des conditions matérielles d’existence elles-mêmes fortement détériorées et, peut-être surtout, instables. La pauvreté et la précarité ont, dans les années 80 et 90, largement été pensées comme des «chutes» (on tombe dans la pauvreté). Désormais, elles sont vécues comme une condition pérenne, impossible à inverser. La pression continue sur les salaires des peu ou pas qualifiés, la précarité de l’emploi à laquelle certains segments de ces populations sont exposés, l’instabilité chronique des ressources – autant et peut-être plus encore que leur niveau modeste d’ailleurs – empêchent toute projection dans l’avenir autrement que sous la forme d’une dégradation probable pour de larges pans de la condition salariale. C’est pourquoi des réformes successives comme celle des aides au logement ont pu représenter une rupture dans des équilibres fragiles, à reconstituer en permanence au prix d’une lutte quotidienne pour la survie et pour l’économie de petites sommes qui finissent par faire de grandes différences dans les destins et les trajectoires sociales. Certaines populations, invisibles dans l’espace public mais à la croisée de toutes les formes de fragilité de notre société, comme les mères isolées, sont apparues à l’avant-scène de la contestation.

L’irruption de cette insécurité sociale rappelle que ces populations modestes mais non pauvres, subalternes mais non démunies, sont prises en étau dans notre système de protection sociale. Elles sont souvent trop riches de quelques euros pour être aidées par les prestations sociales destinées aux pauvres (RSA, CMU), prestations qui se sont développées pour pallier l’exclusion et le chômage de masse, prestations dont les montants restent très insuffisants pour construire une vie décente, malgré l’absence des plus pauvres dans les mouvements en cours. Ces catégories sont par ailleurs trop instables pour espérer maintenir, voire améliorer un mode de vie dans une société de plus en plus complexe et exigeante, alors que les droits à l’indemnisation classiques (chômage, retraite) ne cessent d’être revus à la baisse. Ni protégées comme les classes moyennes favorisées peuvent espérer le rester, ni comme les plus démunis, ces catégories expriment leur révolte devant un abandon des institutions qui redouble des contraintes sociales majeures. Elles appréhendent de tomber dans l’échelle sociale et de perdre ainsi leur dignité.

Alors que les réponses politiques au mouvement se préparent en même temps que des réformes majeures du système de protection sociale, rouvrir l’avenir et inventer des formes de stabilité et de protection pour ces populations de l’entre-deux s’impose comme la seule réponse qui soit à la hauteur des enjeux. Cela suppose d’abord de ne pas dénigrer les revenus de remplacement et leur rôle de redistribution et de stabilisation. Cela impose ensuite de réinventer la protection collective sans laquelle être un individu en société est impossible. Faute de quoi les exigences de mouvement et d’adaptation adressées par les gouvernements successifs à la population continueront d’apparaître, à de larges pans de celle-ci, comme une imposture et un chantage.

Par Nicolas Duvoux, sociologue, université Paris-VII. Il est l’auteur de : Inégalités sociales, «Que sais-je ?» PUF, 2017.


(1) Voir Adrien Papuchon, «Qui se sent pauvre en France ? Pauvreté subjective et insécurité sociale», Revue française de sociologie, décembre.

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