Les hommes à tout faire du Liban

Tanks postés aux carrefours sensibles, checkpoints sur les routes principales, soldats montant la garde devant des bâtiments officiels : la présence de l’armée ne cesse de rappeler la fragilité de la situation au Liban.

Alors que le vent de la contestation continue de souffler dans le monde arabe, malgré la répression sanglante en Syrie et les désillusions en Egypte, il n’a pas pris dans le petit pays du Proche-Orient. Personne n’est descendu dans la rue pour demander le départ de leaders politiques dont nombre monopolisent l’échiquier national depuis les années de guerre (1975-1990). Plusieurs manifestations ont été organisées, dès le mois de février, pour demander la fin du système confessionnel qui régit le pays, à l’appel de partisans de la laïcité. Mais l’ampleur du mouvement est restée limitée. Loin de l’Intifada populaire, l’immobilisme semble l’emporter – la peur, aussi. L’hypothèse d’un nouveau conflit avec Israël est avancée par la presse nationale ou régionale. “Il paraît que vous allez avoir la guerre en septembre”, s’entend-on dire ainsi au Caire.

A côté de ces spéculations, la scène politique libanaise est de nouveau traversée par de fortes tensions. Celles-ci ramènent le rôle de l’armée au premier plan. Son “devoir principal” est de “défendre le Liban contre l’ennemi israélien”, indique le site des Forces armées libanaises (FAL). Mais, au quotidien, les militaires sont avant tout les hommes à tout faire de la République, sollicités pour chasser les dealers de drogue dans la Bekaa comme pour rétablir l’ordre lors de disputes banales. Et surtout, pour mettre fin aux querelles politiques que les leaders n’éteignent pas et qui dégénèrent régulièrement en troubles ensanglantant un quartier d’une ville, le temps de quelques heures.

Dans un pays profondément divisé, l’institution est souvent décrite comme le dernier rempart de l’unité nationale. Les visiteurs ne peuvent pas pénétrer dans l’enceinte de l’armée située sur les hauteurs de Beyrouth avec un journal libanais. Car, “ici, on ne fait pas de politique”, expliquent les soldats à l’entrée – or les médias nationaux sont pour la plupart liés, de façon directe ou indirecte, à des partis ou des coalitions.

Sans faire de politique, l’armée n’en est pas totalement éloignée : l’actuel président Michel Sleimane, élu en mai 2008, est, comme plusieurs de ses prédécesseurs, un général, et l’ancien commandant en chef des troupes. Certains, aux Etats-Unis ou en Europe, estiment que l’armée est aujourd’hui proche du Hezbollah, voire infiltrée par le parti à travers les officiers chiites. Le nombre de ces derniers augmenterait toujours, aux yeux des plus sévères critiques américains de l’armée libanaise. Le point est invoqué par des élus à Washington lors de débats récurrents sur la légitimité de poursuivre la coopération militaire avec le Liban.

Les officiers – entre 3 000 et 5 000, à la tête de quelque 60 000 soldats – sont cependant, comme dans toute administration publique au Liban, nommés selon des quotas confessionnels veillant à respecter l’équilibre entre chrétiens et musulmans, limitant la possibilité d’une “poussée chiite”.

Tandis que les contestataires syriens font face aux attaques de l’armée ordonnées par le régime de Bachar Al-Assad ou que les révolutionnaires égyptiens s’inquiètent des tentations du pouvoir militaire transitionnel de se maintenir à la tête du pays, les Libanais entretiennent un rapport plutôt amical avec leurs troupes. Leur défilé dans le centre de la capitale, le jour de l’indépendance, ne donne lieu à aucune polémique. On moque les soldats, parfois on les prend à partie ; on redoute, souvent, les moukhabarat, les services de renseignement de l’armée ; on jalouse les militaires pour les avantages sociaux dont ils bénéficient.

Mais, le plus souvent, on sympathise avec cette armée, omniprésente dans la vie quotidienne. Elle n’a ni victoire à célébrer, ni armistice, dans un Liban toujours techniquement en guerre contre Israël. Son équipement est dans l’ensemble vétuste ou peu efficace, rendant les troupes souvent impuissantes ou les exposant inutilement. Les affiches installées à l’occasion de la fête de l’institution, le 1er août, qui ornent toujours certaines artères de Beyrouth, mettent en avant une armée moderne, pourtant loin de la réalité de ses capacités matérielles. “ Pauvre, pauvre, l’armée !”, répétait sans fin cet homme libanais, en 2007, lors des affrontements de Nahr el-Bared, relayant un sentiment partagé. Les soldats ont payé un lourd tribut aux combats qui les ont opposés à des islamistes armés, introduits dans ce camp palestinien du nord du pays. Le lieu a lui-même été dévasté par l’offensive militaire.

Au-delà de la compassion, l’armée jouit aussi, depuis un an, d’une relative aura. Lors d’un épisode meurtrier à la frontière sud-est avec Israël, en août 2010, les troupes avaient échangé des tirs avec Tsahal. Du jamais-vu jusqu’alors. L’incident avait fait craindre l’irruption d’une guerre.

Mais une fois écartée cette menace, la fierté a dominé chez de nombreux Libanais : les militaires – présents dans le Sud depuis la fin du conflit de 2006, après trente ans d’absence – avaient osé défier l’armée la plus puissante de la région. Un an plus tard, ce sentiment reste intact, tout comme l’aspiration à ce que le Liban ne s’embrase pas.

Laure Stephan

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