Les humanitaires de plus en plus ciblés

Le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) est encore bouleversé par le récent assassinat de son agent Zill-e Usman, tué par balles dans le camp de Katcha Gari sur la frontière des zones tribales sous administration fédérale dans la province frontière du nord-ouest au Pakistan. Un autre membre du personnel, Ishfaq Ahmad, a été blessé lors du drame du 16 juillet. Un garde au service du Commissariat pour les réfugiés afghans, une institution financée par le gouvernement, a également été tué. Quatre ou cinq hommes auraient ouvert le feu sur M. Usman alors qu’il allait du bureau administratif du camp vers sa voiture, au cours d’une visite de routine sur le site.

M. Usman est le troisième membre du personnel du HCR tué au Pakistan cette année. Le 9 juin, Aleksandar Vorkapic est mort lors du bombardement de l’hôtel Pearl Continental à Peshawar ; le 2 février, Syed Hashim, chauffeur du HCR, a été tué lors de l’enlèvement de John Solecki, le chef du bureau de Quetta, relâché ultérieurement.

Comme je l’ai écrit à sa famille, le meurtre de M. Usman est un coup terrible pour nous. Rien ne saurait justifier les attaques contre les agents humanitaires attachés à la protection et à l’assistance des personnes les plus vulnérables du monde. L’assassinat de M. Usman est une tragédie inqualifiable qui nous bouleverse tous.

Le 19 août, à l’occasion de la première Journée humanitaire mondiale jamais organisée, nous ferons une pause pour nous souvenir de M. Usman et des centaines d’autres agents des Nations unies et des organisations humanitaires qui ont perdu la vie dans l’exercice de leurs fonctions de par le monde. Cette date marque un jalon important : c’est le 19 août 2003 qu’un attentat à Bagdad a causé la mort du représentant spécial du Secrétaire général, Sergio Vieira de Mello, et de 21 de ses collègues.

Toutes ces pertes soulèvent des questions fondamentales quant aux moyens d’assurer la sécurité du personnel dans des environnements instables.

Globalement, cela nous rappelle le dilemme majeur auquel sont confrontées les institutions humanitaires de par le monde – comment répondons-nous aux besoins essentiels des populations les plus vulnérables du monde tout en assurant la sécurité de ceux qui leur viennent en aide ? Notre capacité à aider ceux qui en ont le plus besoin est sérieusement mise à l’épreuve par le rétrécissement de ce que l’on appelle l’«espace humanitaire» dans lequel il nous faut opérer. La nature du conflit évolue du fait de la multiplicité de groupes armés – dont certains considèrent les travailleurs humanitaires comme des cibles légitimes.

Autre exemple, l’assassinat le mois dernier de Mme Natalia Estemirova, membre du personnel d’un partenaire du HCR, Memorial, en Fédération de Russie. Mme Estemirova a été trouvée sans vie dans la province du Nord-Caucase d’Ingouchie, suite à son enlèvement en Tchétchénie. Depuis 2000, outre ses activités d’investigatrice de premier plan pour les droits de l’homme, Mme Estemirova a travaillé dans le service social de Memorial ainsi que sur le projet de conseil juridique et social de Grozny, financé par le HCR. Elle s’est penchée sur des questions relatives aux déplacés internes en Tchétchénie etsur leur retour dans leurs foyers. Memorial a été un partenaire d’exécution du HCR dans le Nord-Caucase depuis 2000 et s’est vu décerner la distinction Nansen pour les réfugiés en 2004.

Les personnels humanitaires travaillent dans les lieux les plus dangereux du monde et risquent leur vie pour aider les populations vulnérables à survivre. Assurer la sécurité du personnel doit constituer une priorité absolue pour toutes les organisations humanitaires et l’ensemble des Nations unies.

Cela n’est pas négociable. Et pourtant, avec la nature évolutive du conflit armé et les changements comportementaux de certains belligérants, les travailleurs humanitaires sont de plus en plus ciblés, ce qui crée une tension – et parfois une contradiction – entre les impératifs de la sûreté du personnel et l’action humanitaire. Le HCR s’est toujours battu pour définir le niveau acceptable de risques auxquels son personnel peut être exposé.

Comme la commémoration de ce mois le montre, il s’agit là d’un dilemme terrible.

António Guterres, ancien Premier ministre du Portugal et haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés depuis 2005.