Les illusions perdues de l’Occident

Dans les années 1980, à l’aube de la libéralisation des échanges mondialisés de biens, de services et de capitaux, les élites politiques alors aux commandes en Occident admettaient que ce grand mouvement allait certes profiter largement aux pays en développement, mais lentement.

Selon eux, ces nouveaux concurrents, la Chine en particulier, ne pourraient pendant longtemps exister que dans les produits bas de gamme. Par ailleurs, leurs populations allaient immanquablement exiger une amélioration significative de leurs conditions d’existence et l’accession à «la lumière démocratique et libérale» telle que la connaît l’Occident, cela au détriment de leur stabilité intérieure.

Trois décennies plus tard, force est de reconnaître que les choses ne se sont pas passées comme prévu. Les démocraties occidentales ont été débordées dans la course au progrès et aux parts de marchés par ces nouveaux concurrents. Leurs avancées ont été considérables. Celles de la Chine se sont révélées particulièrement fulgurantes et le régime, autoritaire et promoteur d’un capitalisme d’Etat, est toujours bien en place. Il reste très largement soutenu par une population dont le ciment, n’en déplaise aux Occidentaux, n’est pas la main de fer du Parti communiste mais bien ses racines et sa culture confucéennes.

Rejet des droits de l’homme

Sur le plan de la géopolitique, le siège de leader a été de facto abandonné par les USA, désormais «seuls contre le monde». Le président Xi Jinping, à l’occasion du dernier congrès du PC chinois, a jugé le moment opportun pour le réclamer, cela au nom d’un grand dessein dont il a jeté les fondements depuis une décennie.

Il entend faire entrer la planète dans une nouvelle ère, moyennant une «nouvelle pensée» destinée à garantir la paix et la sécurité universelle, celle de «la communauté de destin de l’humanité». Celle-ci sera fondée dans les relations internationales sur les principes de l’égalité, du multilatéralisme, du respect de la souveraineté et des différences.

Comprend-on que ce projet et cette formulation marquent le rejet du fondement officiel des politiques menées par l’Occident depuis près d’un siècle, à savoir les valeurs portées par la Déclaration universelle des droits de l’homme? Ils sont l’expression du refus des pays émergents de se conformer aux diktats de la démocratie, utilisés si efficacement par l’Occident depuis deux siècles pour organiser le monde à sa convenance.

Les maux de l’Europe du XXIe siècle

L’Occident démocratique ne va pas s’effondrer. Mais s’il entend retrouver sa confiance et son rayonnement passé, il est temps pour lui de reconnaître les causes de sa faiblesse et de rechercher comment il pourrait résister aux coups de boutoir que lui assènent les pays neufs, gouvernés par des «hommes forts» ou des régimes autocratiques. Et dans cette réflexion essentielle nous devrions nous rappeler les prédictions de Joseph Schumpeter.

Le célèbre économiste autrichien expliquait que trois dangers guettent le capitalisme: l’hypertrophie de l’Etat-providence et sécuritaire au détriment de la responsabilité individuelle et de l’esprit d’entreprise, un égalitarisme insensé, une marée législative et réglementaire. Il est peu contestable que l’Europe du XXIe siècle souffre très profondément de ces maux et que ceux-ci constituent vraisemblablement les causes essentielles de son déclin sur la scène mondiale.

La mission cruciale de Macron

Il importe également que nous nous interrogions sans a priori sur la capacité que possèdent nos concurrents, par-delà les difficultés de tout ordre qu’ils ont évidemment à affronter, de tracer une voie à leur peuple et à leur insuffler enthousiasme et foi en l’avenir. Que nous réfléchissions aux raisons qui font qu’ici, en Europe, nos élites politiques sont devenues des gestionnaires du court terme ayant perdu toute ambition de mobiliser leurs citoyens-électeurs autour d’idéaux élevés et sur des projets exigeants.

A cet égard, la mission que s’est donnée Emmanuel Macron, dernier venu sur la scène politique européenne, sera cruciale. A la différence des politiciens qui gouvernent le Vieux Continent, cet homme intellectuellement solide, charismatique et rassembleur, aussi ambitieux pour son pays que pour l’Europe et lui-même, a élaboré une vision globale des scléroses et des anachronismes qui les rongent.

Empreint du courage de les affronter, il semble déterminé à les en guérir et à mettre en œuvre les vastes réformes requises par le monde nouveau. Saura-t-il redonner aux Français et aux Européens la confiance dans leurs institutions et leurs dirigeants, le goût du rêve collectif, l’enthousiasme, la foi en l’avenir, ces moteurs fondateurs de nos succès passés et de ceux des pays émergents?

Pierre Kunz, ancien président de l’Institut national genevois.

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