Les lobbys sont une force de sensibilisation et de mobilisation des citoyens

La présence d’un lobbyiste des chasseurs à une réunion officielle à l’Elysée aurait été le facteur déclenchant de la décision du ministre de la transition écologique et solidaire de quitter le gouvernement le 28 août. Pour Nicolas Hulot, la présence de lobbyistes dans les cercles du pouvoir pose un problème de démocratie. L’activité des lobbys est-elle vraiment nuisible à la décision publique ?

Un lobby est un groupe de pression qui défend les intérêts particuliers ou communs de certaines parties prenantes dans les décisions publiques : groupement d’entreprises, investisseurs, associations… L’Union européenne répertorie 11 000 lobbyistes à Bruxelles, parmi lesquels des associations d’industriels (comme l’Union des industries chimiques), des syndicats (Force ouvrière), des organisations patronales (Medef) et des ONG (WWF France).

Ce terme a une connotation antidémocratique, car il fait référence aux coulisses du pouvoir : le « hall » (« lobby », en anglais) des Parlements où se nouent des intrigues entre les lobbyistes et les politiques, à l’abri du regard des journalistes et des citoyens. Pourtant, ce n’est qu’une des multiples facettes de leur action qui, au contraire, peut favoriser des prises de décisions plus démocratiques.

Ainsi, le Comité pour l’économie verte, qui siège au sein du ministère de la transition écologique et solidaire, s’appuie sur nombre de lobbyistes pour rendre des avis sur des questions de politiques environnementales. L’intérêt est d’avoir une représentation de toutes les parties prenantes impliquées dans la décision publique.

Dans le groupe de travail sur la régulation des pesticides, les syndicats agricoles et l’union des producteurs de produits phytosanitaires se sont mis autour de la table avec des associations de défense des consommateurs et de l’environnement. Les échanges ont permis de partager des informations importantes pour les décisions à prendre. Une synthèse de ces discussions a été publiée sous forme d’avis, de diagnostic et de recommandations disponibles sur le site du comité.

Les lobbys ont aussi pour rôle de relayer des informations scientifiques sur des sujets complexes comme l’impact de la pollution sur la santé, le dérèglement climatique ou la préservation de la biodiversité. Evidemment, étant partie prenante, un lobby aura tendance à relayer seulement les études qui vont dans le sens de ses intérêts et d’en exagérer les conclusions. On l’a vu lors des controverses sur le glyphosate ou le maïs transgénique, qui ont opposé Monsanto-Bayer et la FNSEA d’un côté, et les organismes de défense de l’environnement de l’autre.

Mais le biais d’opinion n’est pas un problème tant que les intérêts sont clairement identifiés. Cela fait partie du débat démocratique. Après tout, un jury écoute les arguments de la partie civile et de l’avocat de la défense avant de prendre sa décision. Chacune des parties développe des arguments qui vont dans le sens de son mandat. Si le mandat est clair, confronter des arguments éclairés ne devrait pas nuire à la décision. Les décideurs ne sont pas dupes.

Force de sensibilisation

C’est le déséquilibre entre lobbys qui pose problème. Ce déséquilibre est essentiellement dû aux moyens financiers et humains dont disposent les lobbys, les grands groupes industriels ayant une force de frappe bien supérieure aux ONG. Il en résulte un gaspillage des ressources dans des activités d’influence. C’est particulièrement flagrant aux Etats-Unis, où les lobbys doivent rendre publique leur activité, y compris les montants financiers perçus et engagés.

Selon une étude de l’économiste Karam Kang, les entreprises du secteur de l’énergie ont dépensé plus de 600 millions de dollars en lobbying en 2007-2008, une moyenne de 1 million de dollars par entreprise ou organisation de producteurs. L’étude montre qu’il faut au moins 3 millions de dollars pour accroître la probabilité d’une décision favorable (par rapport à une situation sans lobbying) de seulement 1,2 % ! Néanmoins, le jeu en vaut la chandelle, car les gains financiers sont importants (500 millions de dollars par décision en moyenne), de sorte que le taux de rentabilité du lobbying est évalué entre 137 et 152 %.

Qu’on le veuille ou non, les lobbys font partie de la vie politique. On peut déplorer qu’ils parasitent le débat public en ayant un accès direct aux hautes sphères du pouvoir. Ils sont néanmoins une force de sensibilisation et de mobilisation des citoyens. L’art de la politique consiste à jouer avec les vents contraires des lobbys existants plutôt que de les subir, voire à créer de nouveaux groupes de pression. C’est précisément un des effets, et maintenant un des moteurs, de la politique de soutien aux énergies renouvelables des vingt dernières années.

On peut porter au crédit du lobbying exercé par les ONG de défense de l’environnement, en particulier la fondation créée par Nicolas Hulot, l’infléchissement observé dans la politique environnementale et énergétique de la France et des grands industriels au cours des dernières décennies. Et la politique de subvention aux énergies renouvelables a conduit à la création d’un lobby des installateurs d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques qui ne manquent pas de réclamer des objectifs de transition énergétique plus ambitieux.

Par Claude Crampes (Professeur d’économie à la Toulouse School of Economics) et Stefan Ambec (Directeur de recherche à la Toulouse School of Economics et à l’INRA).

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