Les lois anti-blasphème, un outil de répression qui menace l’ensemble de la planète

L’attaque terroriste contre Charlie Hebdo nous renvoie aux réactions démesurées de certains pays où des foules de djihadistes tuent pour défendre des lois « anti blasphème ». On est très loin du contexte français. Bien que la France s’oppose à de telles lois, elle en subit les conséquences. C’est dire à quel point cette problématique soulève des enjeux internationaux.

Près d’un pays sur deux (47 %) disposent de lois ou de politiques qui pénalisent le blasphème (insulte à la religion), l’apostasie (abandon de la foi) ou la diffamation (dénigrement ou critique de certaines religions ou de la religion, en général), selon une étude du Pew research center, réalisée en 2011.

Les lois contre le blasphème visent à criminaliser toute insulte contre la religion ou les symboles religieux. Les minorités religieuses ou athées sont directement visées. Une interprétation textuelle divergente de la version étatique peut être sanctionnée. Des intellectuels musulmans exprimant des opinions minoritaires en sont aussi les victimes. Ces lois prévoient des sanctions pouvant aller jusqu’à la peine de mort dans certains pays (par exemple au Pakistan et en Iran), des arrestations ou des emprisonnements arbitraires (par exemple en Egypte, Arabie Saoudite ou Indonésie).

Dès lors qu’il s’agit d’Islam, ces lois anti blasphème profitent toujours aux radicaux religieux. Les accusations sont instrumentalisées pour semer le désordre social, pour déstabiliser les régimes jugés trop modérés, pour exciter la colère des foules, pour inciter aux émeutes ou pour imposer une interprétation de l’islam ultra conservatrice.

L’année qui vient de s’écouler a vu se produire des abus grotesques, sans que ces incidents ne soient toujours couverts par la presse francophone. En mars 2014, des centaines de Pakistanais ont attaqué un temple hindou dans la province de Sindh, une rumeur voulait alors qu’un membre de cette communauté ait profané le Coran. En mai, Rashid Rehman, un avocat au Pakistan, est assassiné pour avoir défendu un professeur d'université accusé de blasphème. En juin, une femme soudanaise est condamnée à cent coups de fouet et à la pendaison pour s’être convertie au christianisme. En juillet, une femme et deux petites filles de la minorité ahmadie sont tuées au Pakistan lors d'une émeute après la publication sur Facebook d'une photo jugée « blasphématoire ». En novembre, dans la province pakistanaise du Punjab une foule abat un couple chrétien soupçonné d'avoir profané un Coran. En décembre dernier, le rédacteur en chef du Jakarta Post, journal indonésien anglophone est accusé de blasphème par la police pour avoir publié (comble de l’ironie) une caricature de l’Etat islamique quelques mois auparavant. Le 9 janvier 2015, le bloggeur saoudien Raif Badwani est condamné pour insulte envers l’Islam, reçoit les premiers cinquante coups de fouet (sur les mille prévus) sur une place publique, à Jeddah après les prières du vendredi. Il devra aussi servir une peine de dix ans de prison.

Loin des préoccupations des français jusqu’ici, la France se trouve d’un coup plongée au cœur d’une violence qui n’est pas sienne. Le sang coule là où l’on commente la religion. La crise est suscitée par ceux qui veulent faire taire la libre circulation des idées, et toutes les nuances d’expression qui permettent une société démocratique : le satire, le coup de gueule (si français, après tout), l’ironie, la comédie, l’indignation ou la provocation.

En 2012, les intérêts américains avaient été directement ciblés pour des raisons de blasphème. Le film anti-Islam “L’Innocence des Musulmans” avait été diffusée sur le plateforme américaine YouTube, provoquant des agitations dans de nombreux pays, dont le Yémen, le Soudan, la Libye, le Pakistan, l’Indonésie, l’Afghanistan et le Liban.

Mais ce n’est qu’après que la vidéo ait été traduite en arabe par des islamistes que les violences débutent. Au milieu des drapeaux américains brulés, les émeutes font des dizaines de morts et des centaines de blessés. Dans la cohue, des missions diplomatiques américaines sont attaquées en Tunisie et en Egypte, causant une crise diplomatique entre les Etats-Unis et plusieurs pays membres de l’Organisation de la coopération islamique. De nombreux responsables américains craignent alors pour la sécurité nationale du pays. Le président Barack Obama s’adresse même l’Assemblée générale des Nations Unies, expliquant que l’offense ne peut jamais justifier la violence.

Comme pour les Etats-Unis, les accusations de blasphème constituent un risque sécuritaire contre les intérêts de la France. Ce danger est devenu concret et ne relève plus d’un débat théorique sur la liberté d’expression. La violence est parfois commise par des individus, parfois par les autorités publiques qui mettent en œuvre les lois « anti-blasphème ».
Personne n'a encore écrit un manuel sur: « Comment ne pas être réduit au silence par des menaces de violence et d'intimidation ». La seule certitude est que ce scénario se reproduira. La France et les Etats-Unis doivent rester unis pour protéger la libre circulation d’idées, sans céder aux pressions externes. Car même sans loi « anti-blasphème », nos pays en sont aussi victimes.

Joëlle Fiss collabore notamment avec le think tank américain Brookings Institution et pour la Commission américiane sur les libertés religieuses.

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