Les maras, transnationales de la violence

La Vida loca, film que Christian Poveda a réalisé sur les maras, qui l’ont assassiné début septembre au Salvador, vient de sortir en salles. Ces maras ne sont pas de simples bandes de jeunes délinquants, mais des organisations criminelles, soudées par la haine et la volonté de détruire l’autre mara. Ce ne sont pas des groupes confinés dans un quartier, une ville, un pays, mais des réseaux inscrits dans les flux globalisés : migrations, trafics de drogue et d’armes, modes culturelles, flux d’informations et d’images. Des transnationales de la violence qui illustrent l’une des faces sombres de la mondialisation.

De la Californie à l’Amérique centrale, deux grandes maras dominent, la M 18 et la MS 13. Leur nom contient leur code génétique : mara est une abréviation de marabunta, colonne de fourmis migrantes dévorant tout sur leur passage. Elles ne sont cependant pas nées dans la forêt tropicale, mais dans la jungle d’asphalte de Los Angeles, la 18e et la 13e rue respectivement, à l’époque du regain des gangs (années 1970-1980).

Les gangs latinos se sont formés dans les barrios et les prisons, pour contrer les gangs blacks. Ils ont crû à la faveur des migrations occasionnées par les guerres civiles, les catastrophes naturelles, les crises économiques et la déferlante néo-libérale qui ont ravagé les pays au sud du Rio Grande. Ainsi, Los Angeles est aujourd’hui une ville hispanique à plus de 50 %.

A partir des années 1990, les Etats-Unis ont procédé à des expulsions massives d’immigrés, notamment de milliers de jeunes délinquants, incarcérés ou non, originaires pour beaucoup d’Amérique centrale où les guerres, l’une après l’autre, s’étaient éteintes. Plus déracinés et désoeuvrés encore dans “leur” pays (certains n’y avaient jamais vécu), ces jeunes ont donné une orientation criminelle aux bandes locales préexistantes. Leur aura californienne a séduit aussi des laissés-pour-compte des accords de paix, soldats perdus, guérilleros au chômage, orphelins de la guerre.

Même si elles s’ancrent dans des territoires bien identifiés, les maras ont déprovincialisé, dénationalisé et désidéologisé la violence. Devenue apolitique, elle ne se limite pas non plus à la recherche de bénéfices économiques. Elle devient un mode de vie et une fascination, un vertige de mort.

Rites d’initiation

Le Salvador, le Honduras et le Guatemala se sont hissés, aux côtés de la Colombie, aux premiers rangs des pays d’Amérique latine (et donc au monde) pour le taux d’homicide : autour de 40 pour 100 000. Cette violence n’est pas que le fait des maras, mais celles-ci en sont un acteur central.

Grosses de plusieurs dizaines de milliers de membres (de cinquante à cent mille selon les sources officielles), elles se développent sur le terreau de sociétés décomposées, de familles désintégrées par la guerre, les migrations, les violences domestiques et les maltraitances infantiles. Elles opèrent comme des familles de substitution pour des jeunes qui ont entre 12 et 25 ans, parfois moins, sans perspective, sans révolte, sans cause, sans avenir. En proie à la dérive et au désarroi plutôt qu’à la galère, même si certains exercent des petits boulots précaires, ils vivent encore dans leur famille ou en ont fondé une. Ce sont majoritairement des garçons et un machisme brutal est de règle dans les maras.

On y entre par un rite d’initiation : passage à tabac, puis vols et autres délits mineurs, puis participation à des viols collectifs, enlèvements, meurtres. On est lié à la vie à la mort, par un pacte de sang. Les tatouages sont des marques indélébiles de cette appartenance, ils inscrivent l’individu dans le corps collectif. Ils signifient que l’entrée dans la mara est sans retour, que vous ne pouvez en sortir que mort. Associés à un argot propre et à des signes codés, les marquages corporels permettent de vous identifier où que vous soyez et sont une manière de défier la bande rivale.

Rackets, enlèvements contre rançons et assassinats touchent surtout les quartiers populaires des villes centraméricaines, parfois les classes moyennes, plus rarement les riches. Les migrants sont des cibles particulièrement vulnérables. Les membres des maras s’infiltrent au Mexique et s’attaquent aux clandestins le long des routes de la migration, jusqu’à la frontière mexicano-américaine et au-delà. Ils rejoignent leurs “frères” de gangs, toujours actifs aux Etats-Unis. Dealers et consommateurs de marijuana, de crack et de cocaïne, ils sont souvent des petites mains des cartels mexicains de la drogue.

Jusqu’ici la réponse des gouvernements a été surtout la répression, alimentant la spirale de la violence. Comme au Honduras, où les maras ont répliqué à des massacres dans les prisons par des tueries dans des bus. Des églises et quelques ONG, transnationales elles aussi, ont mis en place des programmes de prévention et de réinsertion. Déficit oblige, le gouverneur Schwarzenegger envisage de désengorger les prisons californiennes. Du sang neuf pour les maras ?

Yvon Le Bot, sociologue CNRS/EHESS et auteur de La Grande Révolte indienne, Robert Laffont.