Les métamorphoses de l’Etat islamique

Combattant de l’organisation Etat islamique. Mossoul, juin 2014. © STRINGER

Le 16 juin 2017, le Ministère de la défense russe a annoncé qu’au cours de frappes aériennes menées sur la ville syrienne de Raqqa le 28 mai précédent, il aurait tué Abou Bakr el-Baghdadi, leader de l’Etat islamique, le groupe armé islamiste qui tenait cette ville, ainsi que la ville irakienne de Mossoul, depuis le 11 juin 2014. Quelques semaines plus tard, le secrétaire américain à la défense, James Mattis et le directeur du Centre national pour l’antiterrorisme, Nicholas Rasmussen, ont tous deux déclaré qu’ils pensaient qu’el-Baghdadi était encore vivant. S’ajoutant à la couverture médiatique de la reprise de Mossoul par l’armée et les milices irakiennes le 10 juillet, un tel focus sur la seule élimination des dirigeants de l’EI et la reprise des territoires qu’ils avaient conquis ont consacré un trompeur récit de clôture sur la question de l’EI.

La fausse fin de la saga Al-Qaida en 2011, qui, pour rappel, nous donna un EI autrement plus puissant deux ans plus tard, invite aujourd’hui à plus de circonspection face aux récits ambiants de victoire. Ensemble, ces deux épisodes pointent également du doigt une plus nécessaire relecture des relations internationales face à une pratique de la violence innovante – à savoir la délocalisation d’un terrorisme transnationalisé et toujours plus privatisé. Confinées à des approches sécuritaires, informées de façon culturaliste et distillées sur un mode sensationnaliste, les analyses de ces nouvelles formes de violences ont dénoté un déficit conceptuel qui n’a voulu voir que l’islamisme (et souvent simplement l’islam) et qui a ainsi invariablement servi confusion et peur permanente au citoyen privé au lieu de clés de lecture plus élaborées.

Lecture culturaliste

A ne parler que de terrorisme, de sécurité, de radicalisme, d’extrémisme et d’autres néologismes tel le djihadisme, l’université a perdu de vue l’essentiel, à savoir l’analyse de l’histoire, l’élaboration de la conceptualisation si centrale aux sciences sociales et plus simplement le sens de tout ceci. En particulier, le silence sur l’épisode colonial dans le commentaire sur le terrorisme contemporain est frappant. Depuis 2001, une lecture culturaliste a abouti à une forme de simplification à l’extrême d’une séquence historique de violence qui, à l’évidence, a un soubassement colonial et postcolonial conséquent. Faire l’impasse sur ceci, comme on le fait en France et au Royaume-Uni notamment, est plus qu’une cécité; c’est précisément une posture révélatrice d’un évitement d’une histoire en passe de rattraper ces pays.

Ainsi, ces lectures ont empêché de voir que le mode d’action qui a émergé avec l’EI est un changement qualitatif dans le type de terrorisme qui risque de se manifester au cours des décennies à venir. Et c’est ici – et non pas dans l’islamisme – que réside toute l’importance de l’EI en tant que révélateur de changement et non pas simplement producteur de perturbations. Au cœur de cette grammaire changeante des relations internationales émerge ainsi la question de ces entités et agents qui se multiplient de loin en loin occupant tour à tour territoires ou espaces virtuels, le tout de façon fluide. Cette hybridité intrinsèque est le legs de l’Etat islamique par le biais d’individus en mode Orange Mécanique au cœur d’un Occident version Blade Runner et non pas simplement dans des conflits à sa périphérie.

Symbole de rébellion extrême

Dire la violence politique contemporaine, c’est donc désormais cerner l’enchâssement de questions évolutives. Chaque nouvelle génération de groupe terroriste apprend de la précédente. De la même manière que l’EI a transformé le modèle Al-Qaida, l’EI à venir sera qualitativement différent. Cette différence, on peut déjà l’entrevoir, viendra fort probablement d’un approfondissement de deux caractéristiques naissantes et qui vont éclore plus complètement, à savoir l’hybridité de l’entité et sa nature proto-occidentale. Les différentes identités de l’EI vont certes s’accommoder d’autres sous-versions régionalisées à l’image des «wilayas» (départements) en Libye, au Sinaï et au Nigeria, mais également et surtout de nouvelles interprétations simplement inspirées par l’EI et plus précisément par sa mécanique et son imagerie. A terme, le drapeau de l’EI sera ainsi plus important que l’EI; un symbole de rébellion extrême, un vecteur de violence et un épouvantail sanglant dans la cité postmoderne.

Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, professeur d’histoire internationale (Graduate Institute, Geneva)

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *