Les néonazis suédois privés de liberté d’expression ?

Quand s’arrête la liberté d’expression et où commence l’incitation à la haine raciale ? La question est d’autant plus épineuse en Suède qu’elle est posée par une mouvance néonazie, l’organisation Nordiska Motstandsrorelsen (NMR, Mouvement de la résistance nordique). Samedi 30 septembre, ses militants, qui manifestaient en marge du Salon du livre de Göteborg, ont été neutralisés par plusieurs milliers de contre-manifestants et la plus grosse mobilisation policière depuis 2001.

Mais le débat n’est pas près de finir. Car l’organisation, créée en 1997, n’a beau compter que quelques centaines de militants, elle a réussi, ces derniers mois, à multiplier les actions lui permettant d’accroître sa visibilité sur la scène publique et à rassembler une mouvance jusque-là fragmentée en plusieurs formations concurrentes.

Ainsi, cet été, le NMR s’est invité à la Semaine politique d’Almedalen, sur l’île de Gotland, où se retrouvent chaque année tous les partis politiques. Les organisateurs ont jugé qu’il n’était pas de leur ressort d’interdire la venue des néonazis, mais de celui de la police, qui a constaté, à son tour, que la loi ne lui permettait pas d’empêcher leur présence.

Symbole nazi

A Göteborg, le NMR défilait samedi 30 septembre en marge de Bokmassa, le plus grand festival littéraire de Scandinavie, qui, pour la seconde année consécutive, a accepté de louer un stand au magazine d’extrême droite Nya Tider. Vivement critiqués, les organisateurs du Salon du livre ont mis en avant le principe de la liberté d’expression. Du coup, plusieurs centaines d’intellectuels ont boycotté l’événement.

Parmi eux, l’écrivaine suédoise d’origine roumaine Hédi Fried, survivante des camps d’Auschwitz et de Bergen-Belsen, dont l’émoi était d’autant plus fort que les néonazis ont d’abord obtenu l’autorisation de marcher à quelques rues de la synagogue de Göteborg, en pleine célébration de Yom Kippour. Le parcours du défilé a finalement été modifié, à la demande de l’association juive de Göteborg, soutenue par le Congrès juif mondial, dont le directeur exécutif, Robert Singer, a fait part de son « extraordinaire inquiétude » au gouvernement suédois.

S’interrogeant sur l’immobilisme des autorités, l’écrivaine Hédi Fried rappelle, dans une tribune publiée dans le quotidien Dagens Nyheter, que « la Suède s’est tirée de la seconde guerre mondiale avec une simple peur (…). La population, écrit-elle, ne sait pas ce que cela signifie de vivre dans un pays régi par la haine ». Les néonazis qui ont marché dans les rues de Göteborg avec des drapeaux frappés de la rune de Tyr – une flèche tournée vers le haut –, un symbole utilisé sous l’Allemagne nazie. Leurs cadres ont prêché l’antisémitisme et la haine des élites, devant les militants qui brandissaient les photos des « traîtres » à la nation.

Estimant que « la limite de la décence » avait été atteinte, le premier ministre social-démocrate, Stefan Lofven, a invité les leaders des autres partis (à l’exception de l’extrême droite) à envisager un débat autour du durcissement de la loi. La chef de file des centristes, Annie Loof, propose d’interdire les symboles nazis. Quant aux juristes, ils mettent en garde contre une réforme qui, en limitant le droit de manifester ou la liberté d’expression, affecterait la démocratie.

Par Anne-Françoise Hivert

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