Les nouvelles routes de la mondialisation

En 1948, la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui se proposait de protéger les êtres humains de la terreur et de la misère, avait vocation à devenir notre boussole. Soixante-dix ans plus tard, nous voilà déboussolés : terreur rime avec fureur, misère avec colère. Tout discours de raison semble inaudible face à l’émotion et aux pulsions qu’elle provoque. Il serait pourtant urgent de comprendre que la démocratie, les droits de l’homme et l’Etat de droit sont fragiles, alors que la mondialisation est sans doute irréversible. Face aux défis qui se dressent devant nous – crises sociales, terrorisme global, crises sanitaires, déséquilibre écologique, dérèglement climatique, désastre humanitaire des migrations… –, il y a un point commun : les interdépendances sont devenues si fortes qu’aucun Etat ne peut y répondre seul de façon efficace.

Mais comment renoncer aux Etats sans sombrer dans le chaos ? La mondialisation n’est pas une totalité agrégée une fois pour toutes, mais un ensemble de processus qui mêlent espace et temps : des espaces ouverts, comme l’espace Internet ou l’espace climatique, qui échappent aux territoires ; des temps instables, parcourus à des vitesses différentes par des flux, immatériels et matériels, de personnes, de marchandises, de capitaux, d’informations, toujours plus nombreux et toujours plus mobiles. Pour gouverner un monde instable et fragmenté sans Etat mondial, nous n’avons besoin ni d’une utopie nouvelle ni de nouveaux mythes, mais de renouveler nos imaginaires par des récits d’anticipation.

Communauté de destin

Le retour des récits populistes montre la résistance de l’Etat-nation face à la fragilité des droits de l’homme. Pris dans les tourbillons de vents contraires nés de la mondialisation, notre tendance naturelle est le repli dans ce refuge apparent. Alors que la nation, inscrite à la fois dans le passé et le présent, est comprise comme une communauté unie par la mémoire d’un passé commun et le désir de vivre ensemble, l’humanité ne deviendra communauté que si les humains prennent non seulement conscience de leur appartenance à la même « famille humaine », comme le proclame la Déclaration universelle des droits de l’homme, mais encore se reconnaissent unis par leur communauté de destin.

Cela implique un effort considérable qu’un poète comme Edouard Glissant (1928-2011) a su décrire avec des mots justes : « Apprendre à penser et à agir dans cet inextricable du monde, sans le réduire à nos propres pulsions, intérêts, individuels ou collectifs, et, surtout, à nos systèmes de pensée » (La Cohée du Lamentin, Gallimard, 2005). Cela est difficile, ajoutait-il, car « depuis des millénaires, les humanités avaient été formées à tout le contraire : le clan, ici le clocher, là le totem, partout la nation, enfin ce qui en était possible, là où c’était possible : la seule vérité, qui est la mienne, la seule identité acceptable, qui est la mienne ». Le mot d’ordre du président des Etats-Unis, Donald Trump, « America first » (« L’Amérique d’abord »), en est une parfaite illustration. Tragique erreur démontrant à quel point serait nécessaire cette formidable « insurrection de l’imaginaire », dont l’écrivain affirme qu’elle est la seule solution.

Plusieurs récits

Encore faut-il faire le bon choix, car plusieurs récits s’entrecroisent et s’entrechoquent. Le tout-marché n’a sans doute pas dit son dernier mot, même s’il n’est plus aussi dominant. Le tout-numérique s’annonce comme une révolution au sens propre, car il pourrait nous conduire à sortir de l’espèce humaine, mais il n’est pas encore en place. Trois autres récits pourraient influencer notre destin : d’abord le récit-catastrophe du changement climatique qui, au nom de la terre mère, abandonne la vision de « l’homme mesure de toutes choses » pour placer l’humanisme dans une interdépendance entre les humains et les vivants non humains ; ensuite les « nouvelles routes de la soie » tracées par la Chine « pour assurer le développement pour tous les peuples », récit-programme d’un empire monde qui ne dit pas son nom, mais pourrait englober le tout-marché, voire le tout-numérique ; enfin, la « mondialité », chère à Edouard Glissant et à Patrick Chamoiseau, récit aventure d’un tout-monde à la fois ouvert aux diversités et attentif aux interdépendances.

Il faut aussi une adaptation des catégories juridiques. Tantôt un simple « bricolage », au sens de faire du neuf avec de l’ancien, permet d’internationaliser le droit national et de transformer la souveraineté solitaire des Etats en souveraineté solidaire, tout en ajoutant aux territoires circonscrits par des frontières des espaces juridiques plus ouverts. Tantôt une métamorphose plus profonde est nécessaire, quand il s’agit de processus anthropologiques structurants. Par exemple l’appropriation des biens. Ou encore la représentation des personnes, qu’il s’agirait d’élargir à des éléments naturels, tels une montagne ou un fleuve.

Le processus d’appropriation a longtemps servi à transformer en marchandise une grande part de notre milieu de vie (pâturages, terres cultivables, forêts, eaux, sources d’énergie, ressources génétiques, savoirs et techniques autochtones). Toutefois, les économistes utilisent depuis les années 1980 la notion de « bien public mondial » pour désigner un bien « non exclusif » et « non rival », dont l’archétype est le climat. De même la notion juridique de « biens communs mondiaux » permettrait de protéger des droits qui concernent l’ensemble de l’écosystème, comme le droit à l’eau, à un environnement sain ou à la solidarité alimentaire.

Le processus de représentation est plus résistant, car humaniser la nature risque de déshumaniser la notion de personne humaine. Pourtant l’idée progresse de représenter la nature comme on représente déjà les personnes morales et depuis peu les générations futures. Même si l’on refuse l’anthropomorphisme qui attribue des droits à la nature malgré l’absence de toute réciprocité, rien n’empêche de reconnaître les devoirs des humains envers les vivants non humains, qu’il s’agisse d’animaux sensibles ou de la nature, en organisant leur représentation comme victimes, actuelles ou potentielles.

La rivière Whanganui, entité vivante et indivisible

Ainsi en 2017, le Parlement néo-zélandais a reconnu, dans une loi, la rivière Whanganui comme une entité vivante et indivisible, et des gardiens – un représentant de l’Etat et le peuple maori Iwi – ont été nommés pour défendre ses intérêts et la représenter en justice. La même année, en Inde, une Haute Cour a reconnu le Gange ainsi que son affluent, la rivière Yamuna, comme des personnes vivantes, et les juges ont nommé comme parents de ces écosystèmes des personnalités locales chargées d’assurer leur protection.

Si le récit du tout-monde, en s’ouvrant à celui de la terre mère, peut ainsi se réaliser concrètement, il n’est cependant pas un programme ni même une promesse. S’il prend la responsabilité préventive, voire prédictive, au sérieux, il accepte que subsiste une part d’imprévisibilité. C’est pourquoi s’engager vers un tel destin requiert une boussole. Instrument de navigation constitué d’une aiguille magnétisée qui s’aligne sur le champ magnétique de la Terre et indique le nord magnétique, à proximité du pôle Nord géographique, la boussole permet de s’orienter dans l’espace. Elle n’impose pas une route, mais permet de choisir un cap quand on cesse de naviguer à vue pour s’engager en haute mer. Symboliquement transposée aux groupes humains engagés sur les océans de la mondialisation, la boussole suppose qu’une direction soit aimantée. Jusqu’à présent, chacun des collectifs humains s’était fabriqué sa propre boussole, aimantée autour du dogme du mythe ou de l’utopie unissant ses membres.

Rose des vents

Mais un monde interdépendant exclut les dogmes, religieux et laïques ; il rejette aussi un mythe comme l’Etat de droit et même l’utopie qui accompagnerait, pour paraphraser le pape François, la fonction « magique » des marchés, voire le rêve démiurgique de l’homme « augmenté ». Le paradoxe est que plus il serait nécessaire « d’humaniser la mondialisation », plus la réalité devient contradictoire, échappant à toute mise en ordre.

Sur une rose des vents imaginaire, on peut repérer les principaux vents de la mondialisation (sécurité, compétition, liberté, coopération), ainsi que les vents « d’entre les vents » (exclusion, innovation, intégration, conservation). Mais quand ils soufflent en sens contraire (par exemple sécurité-liberté ou compétition-coopération), aucune direction n’est aimantée plutôt qu’une autre ; aucune ne peut être choisie au détriment des autres. C’est ainsi que, déboussolés au sens littéral, les humains sont tentés de se replier, dans un formidable déni de réalité, sur le refuge illusoire des Etats-nations. Mais comment pourraient-ils affronter les réalités d’un monde où les vents soufflent en toutes directions à partir d’Etats girouettes, tournant à tout vent ? La rose, devenue ronde des vents, permet seulement d’observer le grand désordre du monde.

Quatre principes conciliateurs et pacificateurs

Pour échapper à ce désordre, il faudrait réguler les vents autour de principes aptes à concilier les couples inconciliables. Se composerait ainsi, au centre aimanté de notre boussole-monde, un carré de quatre principes conciliateurs et pacificateurs : l’égale dignité des humains pour concilier le couple liberté-sécurité ; la solidarité planétaire pour la compétition-coopération ; l’hospitalité pour le couple exclusion-intégration ; enfin, l’irréductible créativité pour pacifier le couple innovation-conservation. Le principe d’égale dignité de tous les êtres humains remonte à 1948, mais chacun sait qu’il a été bafoué de plus en plus ouvertement depuis les attentats du 11 septembre 2001. Ce n’est donc pas le moment de l’abandonner mais de renforcer sa mise en œuvre et de le compléter, notamment pour consacrer l’hospitalité et mettre la misère hors la loi.

Plus largement, il faudrait reconnaître que les interdépendances croissantes imposent une solidarité accrue, à la fois entre les humains présents et à venir et entre les humains et les non-humains. Enfin, on devine que le plus difficile sera de sauvegarder l’indétermination humaine, donc la créativité, source vive de nos humanités. C’est le seul principe qui fonde notre responsabilité et peut à la fois satisfaire la raison et échapper aux automatismes de nos pulsions. Le seul peut-être qui puisse répondre à la terreur comme à la fureur, à la misère comme à la colère.

Mireille Delmas-Marty est professeure au Collège de France (chaire « études juridiques comparatives et internationalisation du droit ») et membre de l’Académie des sciences morales et politiques, la juriste a publié en 2016 Aux quatre vents du monde. Petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation (Seuil).

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