Les “origines culturelles numériques” des révolutions arabes

Depuis les événements de Tunisie, et avec plus de vigueur encore après ceux de la place Tahrir, les tamtams médiatiques célèbrent la “révolution numérique” arabe. Avec la libération de Wael Ghonim, jeune directeur marketing de Google pour la région MENA (Middle-East Nord-Africa) devenu l’icône1 d’un mouvement de protestation qui a provoqué la chute du président Moubarak, l’affaire est entendue : il s’agit bien, au choix, d’une “révolution 2.0” ou encore d’une “révolution Facebook”.

Internet, Facebook, ou encore Twitter, ces mots servent désormais de totems à toute une tribu de commentateurs qui découvrent les vertus démocratiques des peuples arabes après celles d’internet ! Après être restés, des années durant, aveugles aux unes comme aux autres, les voilà qui se font aujourd’hui les chantres des pouvoirs libérateurs du numérique.

Et d’une manière si naïve qu’il en devient tentant de répondre à leurs discours enflammés par des analyses parfois outrageusement sceptiques. Le rôle des spécialistes des sciences humaines n’est pas de se substituer aux commentateurs professionnels de l’actualité. Ils ont souvent tort, à quelques remarquables exceptions près3, de proposer des analyses sans bénéficier d’un minimum de recul temporel.

Dès lors, on comprendra que ce qui suit est tout sauf une proposition d’interprétation définitive à propos des événements qui viennent de se dérouler, à quelques semaines d’intervalle, dans deux pays arabes. En conséquence, ces simples notes provisoires sont soumises à une exposition publique, non pas comme une publication, au sens qu’a pris ce terme depuis le développement de l’imprimerie, mais bien comme une communication, conformément aux meilleures traditions de la communauté scientifique lorsqu’elle accepte de soumettre, auprès de ceux qui en prendront connaissance via internet, aux commentaires, voire aux critiques…

UNE RÉVOLUTION… AU MOINS DANS LES ESPRITS !

Bien que ce ne soit pas notre objet à proprement parler, il convient de souligner d’emblée qu’il est imprudent, au moment où ces lignes sont écrites, de parler de révolution, dans le cas tunisien comme dans l’égyptien. Certes, Zine El Abidine Ben Ali, d’un côté, et Hosni Moubarak, de l’autre, ont abandonné le pouvoir aujourd’hui occupé par des instances en principe transitoires. Mais la question de la nature du régime à venir, et de l’éventuelle pérennité, sous une forme plus ou moins aménagée, des anciennes structures, reste posée.

En d’autres termes, on ne sait pas encore s’il s’agit d’une révolution, au vrai sens du mot, ou d’une manière de coup d’Etat, de révolution de palais si l’on préfère. Dès lors qu’on s’interroge sur le rôle joué par les techniques de communication modernes d’une manière générale – car le rôle des télévisions satellitaires ne doit pas être sous-estimé, on y reviendra –, et sur celui des technologies associées à internet en particulier, cette interrogation sur la véritable nature des transformations politiques n’est pas seulement rhétorique. En effet, il faudrait déjà en savoir davantage sur la formule politique qui sera finalement adoptée dans ces deux pays pour évaluer la nature proprement révolutionnaire de changements que les flux numériques d’information ont probablement contribué à rendre possible.

Sur ce dernier point, en revanche, on avance sur un sol un peu plus solide. Pour la plupart des observateurs, les “nouveaux médias” ont rempli, dans les deux cas, un rôle important quant au succès de la mobilisation populaire. Il reste, bien entendu, à évaluer de manière plus précise ce rôle, autour de phases particulières, de fonctions différentes, de supports variables. Mais, avant cela, il faut tout de même prendre le temps de s’arrêter à ce premier constat : dorénavant, on prend au sérieux une affirmation qui, il y a quelques années à peine, suscitait bien des sourires. Non seulement parce que nombreux étaient ceux qui considéraient que l’hypothèse d’un impact des nouvelles technologies de la communication sur les réalités politiques relevait de la politique fiction, mais plus encore parce que le sens commun avait beaucoup de mal à se faire à l’idée que de tels développements puissent concerner, dans un avenir plus ou moins proche, les sociétés du monde arabe.

A l’évidence, les événements qui peuvent ouvrir une nouvelle phase dans l’histoire de cette région ont déjà profondément modifié le regard que le monde extérieur, et les pays européens en particulier, portent sur ces populations. Quelle que soit la destinée de leurs mobilisations, Tunisiens et Egyptiens auront déjà réussi à briser le mur des représentations toutes faites, en vertu desquelles ils semblaient condamnés, pour longtemps encore, à rester en dehors de l’histoire et en marge des processus démocratiques. Sans présager encore une fois de l’issue de leur combat, les manifestants tunisiens et arabes ont prouvé l’affligeante sottise de prétendues analyses postulant l’incompatibilité de la “culture arabomusulmane” et de la modernité. Après tant de rapports dissertant savamment sur “l’absence totale de la moindre manifestation d’une révolution de l’information en cours dans le monde arabe” un tel changement de perspective est bon à prendre pour tous ceux qui se sont efforcés, depuis nombre d’années, de faire valoir d’autres lectures, en soulignant au contraire la vitalité de sociétés de plus en plus rapidement et massivement gagnées par “l’acculturation au numérique”. Désormais, on a même envie d’aller plus loin en s’associant aux réflexions d’un Georges Corm pour affirmer que “la rue arabe sert de modèle au Nord”, y compris pour ce qui est de la compréhension de la “cyberpolitique”.

On imagine spontanément que les changements sociaux et politiques liés à l’essor des TIC concernent au premier chef les sociétés postindustrielles ; deux pays du monde arabe nous rappellent que l’innovation politique peut surgir des périphéries. Voilà bien une vraie révolution dans les esprits!

Yves Gonzalez-Quijano, chercheur à Institut français du Proche-Orient, Damas.

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