Les Palestiniens exhortent le Hamas à faire montre d’esprit de responsabilité au gouvernement

Par Pierre Prier, grand reporter au service étranger en charge du Moyen-Orient (LE FIGARO, 14/09/06):

Un mouvement dont la charte affirme l’islamisme de la Palestine peut-il négocier avec Israël ? Le Hamas palestinien vient de franchir un pas de plus dans cette direction. «Les négociations avec Israël sont du ressort de l’Organisation de libération de la Palestine», a affirmé le premier ministre Ismaïl Haniyeh, porté au pouvoir par les élections législatives de janvier. Le grand écart politique du parti islamiste devient de plus en plus difficile à tenir. Certes, le mouvement ne fait pas partie de l’OLP, représentant de la totalité des Palestiniens. Et Ismaïl Haniyeh se borne à constater une réalité : c’est l’OLP qui a conclu tous les traités avec Israël, y compris les accords d’Oslo dont est issue l’Autorité palestinienne, institution en principe provisoire.

Là aussi, le Hamas a déjà reconnu implicitement l’Autorité, en envoyant des députés au Parlement de cette institution, malgré qu’il en ait. En avalisant deux organisations qui visent à établir un État dans les frontières de 1967, sur 20% environ de la Palestine mandataire, le Hamas ne prend pas sa carte du Fatah. Mais il accepte de facto l’existence d’un partenaire, Israël, avec qui il est possible de discuter. Voilà donc le mouvement islamiste en train de glisser vers ce qu’il refuse d’être, si l’on en croit sa charte : un parti politique parmi d’autres, qui peut gagner ou perdre des élections, et qui parle avec l’ennemi.

Ces ambiguïtés n’ont rien de surprenant. Les tiraillements entre les espoirs religieux et la réalité du terrain datent pratiquement de la fondation du Hamas. C’est en 1987 que la branche palestinienne des Frères musulmans a décidé de créer le mouvement, pour ne pas laisser le terrain au Fatah de Yasser Arafat, en pointe dans la première intifada qui venait d’éclater.

Bien qu’attaché à une vision religieuse d’une Palestine dont «pas un pouce ne peut être cédé», le Hamas a assez vite admis, sans le dire en toutes lettres, la possibilité d’un État à côté d’Israël. Le rêve d’une Palestine entièrement islamique a été enfoui dans le projet d’une «trêve de longue durée». Une durée illimitée. En avril 1994, le bureau politique du Hamas se prononce pour une Palestine dans les frontières de 1967, dont seuls «les dirigeants élus» pourront «avoir le droit de parler au nom de notre peuple et de ses aspirations. Eux seuls pourront décider des étapes suivantes de notre combat contre les occupants».

Cette vision sera répétée régulièrement, dans des interviews données aux médias israéliens, par Cheikh Yassine, le leader spirituel du Hamas, tué par l’armée israélienne en 2005. Le cheikh paralysé renvoyait la conquête de la totalité de la Palestine aux «générations futures», si elles le désiraient. Déjà, ces affirmations entraient en collision avec la charte du Hamas, qui n’admet pas l’existence d’un autre État en Palestine, même si elle ne prône pas en toutes lettres la «destruction d’Israël», comme on l’écrit souvent.

Le mouvement islamiste peut légitimement être soupçonné de lancer ces propositions pour des raisons tactiques. À chaque fois que les tensions et la violence étaient au plus haut entre Israël et les islamistes, ces derniers mettaient l’accent sur l’éternité de la Palestine musulmane. Mais on n’échappe pas facilement au principe de réalité. En décidant de se lancer en politique, le Hamas a nécessairement fait passer au second plan son volet religieux. Élus pour quatre ans, les députés ont compris qu’ils n’avaient pas le temps de se lancer d’emblée dans une chasse aux femmes sans foulard et aux buveurs d’alcool : la société palestinienne, politisée depuis longtemps, sait très bien renvoyer à ses chères études l’élu qui aura déçu. En outre, dans bien des parties des Territoires palestiniens, particulièrement à Gaza, les islamistes n’ont nul besoin de forcer les gens. Souvent en réaction contre la politique israélienne et occidentale, la société pratique de plus en plus le recours à une identité «islamique».

En outre, le Hamas est en train de découvrir dans la douleur le prix à payer quand on entre en politique. Ses dirigeants n’étaient pas préparés à une victoire qu’ils ne souhaitaient pas, envisageant plutôt un rôle d’opposition puissante au Parlement, vouée à conduire la loi dans le sens de l’islam. Les islamistes ont gagné par défaut. Les Palestiniens les ont élus par dégoût de la corruption et du laisser-aller du précédent pouvoir, et aussi pour sanctionner l’absence de solution politique et l’échec des accords d’Oslo.

Installé en mars, le Hamas a mis six mois pour en arriver au même point. Les fonctionnaires en grève générale depuis plus d’une semaine lui adressent exactement les mêmes reproches qu’au Fatah : corruption, népotisme et insécurité intérieure, le Hamas dépassant dans ce domaine son prédécesseur.

Les grévistes n’accordent plus d’excuse au Hamas, pourtant soumis à un blocus israélien total à Gaza et à l’arrêt immédiat de l’aide internationale dès son élection. Comme ils avaient fini par le faire avec le Fatah, de nombreux Palestiniens appellent leur gouvernement au principe de responsabilité : «0n les a élus, il faut qu’ils trouvent une solution», entendait-on dire partout durant un récent séjour dans la bande de Gaza.

Acculé, le Hamas semble avoir entendu le peuple. Le chemin qu’il a entrepris le conduit sur la même voie que d’autres branches des Frères musulmans, en Égypte ou en Syrie, tentées par le «modèle turc», l’insertion dans la démocratie parlementaire, entraînant l’abandon de l’eschatologie islamiste.

Au sein du Hamas, cette perspective exaspère les «durs», mais ces derniers reconnaissent eux-mêmes que la majorité des militants penche pour la solution de «deux États». Preuve de ces tensions, Ismaïl Haniyeh a été obligé de préciser hier que ses récentes déclarations ne valaient pas reconnaissance d’Israël. Il pourrait être contraint à se montrer plus précis, comme le fit en son temps l’OLP. Mais il lui faudra ensuite un partenaire.