Les paradoxes de la guerre en Afrique

La cause est entendue: l’Afrique est en guerre, et la guerre est un signe parmi d’autres de la faillite de l’Etat au sud du Sahara. Le sous-continent démentirait ainsi le célèbre théorème de l’historien Charles Tilly, selon lequel l’Etat fait la guerre, et la guerre l’Etat. Pourtant, à y regarder de plus près, l’Afrique n’est pas l’exception qui confirme la règle; elle suit bien cette dernière.

Tout d’abord, balayons une idée reçue. La guerre en Afrique ne traduit pas la remise en cause des frontières héritées de la colonisation, en réponse à leur artificialité et à leur inadaptation aux réalités historiques. En fait, les frontières interétatiques sont souvent, au sud du Sahara, plus anciennes que celles de l’Europe centrale et orientale, et elles demeurent largement acceptées par les Africains. Les guerres de sécession ont été rares: celles du Katanga, du Biafra et du Soudan du Sud ont été les seuls cas notables, et les deux premières ont été perdues par les séparatistes. En revanche, il fut des guerres de reconstitution de l’entité étatique dessinée par le ­colonisateur, par exemple en Erythrée et au Somaliland. Et la plupart des luttes armées de libération nationale ont repris à leur compte le territoire colonial, notamment au Zimbabwe, au Mozambique et en Angola. De façon générale, les guerres civiles qui ont déchiré le continent ont porté sur le contrôle de l’Etat, non sur sa division, même lorsqu’elles ont pris la forme de conflits ethniques (comme en Côte d’Ivoire et au Congo-Brazzaville), voire ethnoraciaux (comme au Burundi et au Rwanda). Elles ont été un hommage du vice guerrier à la vertu nationale. Pour reprendre la métaphore nigériane classique du «national cake», les protagonistes des conflits prétendent s’approprier le gâteau de l’Etat-nation (et sa cerise), et non une simple part de celui-ci.

Il convient ensuite de pousser le raisonnement plus loin et de voir dans la guerre un processus de formation de l’Etat, inhérent à son émergence. Rappelons ici la distinction du philosophe Gilles Deleuze pour qui le concept doit nous parler de l’événement plutôt que de l’essence: en l’occurrence, de l’événement de la constitution de l’Etat, au lieu de son essence, définie de manière normative. En premier lieu, la guerre inscrit dans l’espace national des segments de la jeunesse que l’Etat autoritaire, voire démocratique, tend à marginaliser, à exclure ou à réprimer, comme par exemple au Tchad, au Liberia ou en Sierra Leone, où les combattants ont troqué l’infamie du chômage et de la délinquance juvénile contre la dignité (et les avantages) du métier des armes. En deuxième lieu, la guerre permet à l’Etat de s’émanciper des conditionnalités macroéconomiques des institutions multila­térales et des bailleurs de fonds bilatéraux, et de recouvrer sa souveraineté, ainsi que l’ont démontré avec brio l’Angola, le Rwanda, l’Ouganda et le Tchad. En troisième lieu, la guerre développe le pouvoir régalien et bureaucratique par excellence, la fonction militaire, que des Etats comme l’Angola, le Nigeria, l’Ethiopie, l’Erythrée, le Rwanda, le Tchad, le Niger assurent bon an mal an avec un certain savoir-faire opérationnel, même si l’impuissance de la Cedeao face à la crise malienne interdit d’exagérer celui-ci. En quatrième et dernier lieu, la guerre contribue à l’émergence d’un système sous-continental d’Etats-nations, au sens westphalien du terme, si tant est d’ailleurs que celui-ci ait une signification bien précise, ce dont doutent maintenant nombre d’historiens: certains acteurs y exercent leur puissance au mieux de leurs intérêts en intervenant directement sur la scène régionale, comme l’Ethiopie et l’Erythrée; ou par le biais de mouvements armés de paille ou alliés, à l’instar de l’Ouganda, du Rwanda, du Zimbabwe et de l’Angola sur le terrain de jeu congolais, du Burkina Faso à l’échelle de l’Afrique occidentale, et du Tchad, engagé militairement au Soudan, en République centrafricaine et au Mali; ou encore sous le couvert d’opérations de maintien de la paix, à l’image du Nigeria au Liberia et en Sierra Leone, dans les années 1990.

Loin de nous l’idée de glorifier ce mode de formation de l’Etat, ou d’en négliger la contingence, c’est-à-dire la réversibilité. Mais il y a une espèce de condescendance orientaliste dans la manière dont les pays occidentaux veulent à tout prix «maintenir la paix» et assigner l’Afrique à un état de barbarie dont la guerre serait le symptôme, au risque d’oublier leur propre histoire. Les conflits ont évidemment un coût humain et politique effrayant au sud du Sahara, dont les effets à long terme sont d’ailleurs laissés dans l’ombre. Néanmoins, seule l’analyse scientifique de la guerre en Afrique, et la comparaison de celle-ci avec, par exemple, les «terres de sang» (Timothy Snyder) de l’Europe centrale et orientale, nous permettraient d’en comprendre la portée, mieux que les clichés moralisateurs et anhistoriques.

Jean-François Bayart, politologue, spécialiste de politique comparée, notamment de l’Afrique

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