Les petits tyrans d’Internet

On apprenait récemment que la mairesse de Longueuil et plusieurs de ses conseillers municipaux avaient reçu des menaces de mort en lien avec la décision débattue au conseil d’abattre plusieurs cerfs de Virginie dans un parc de la ville. Quelques semaines auparavant, nous avions déjà pris connaissance du fait que Verushka Lieutenant-Duval et plusieurs des 34 signataires d’une lettre de soutien à son endroit étaient eux aussi l’objet de menaces sérieuses sur les réseaux sociaux, au point que certains d’entre eux affirmaient craindre pour la sécurité de leurs familles. Un peu plus tôt, c’était une coiffeuse atteinte de la COVID-19, qui l’avait transmise en toute inconscience et avant d’être diagnostiquée à quelques-uns de ses clients hébergés en CHSLD, qui se voyait harcelée et menacée.

Ce ne sont que trois anecdotes qui ont défrayé la chronique, parmi des centaines, des milliers d’autres, qui toutes soulèvent des questions plutôt fondamentales sur nos comportements et l’état de nos valeurs morales. Que nous est-il donc arrivé collectivement pour que menaces, insultes, outrages en tous genres soient devenus désormais si communs, si banals, ainsi qu’en ont témoigné au fil des ans nombre de personnalités publiques (politiciens, journalistes, personnalités du domaine du spectacle, etc.) ? D’où vient le fait que des gens, assis devant leur écran, trouvent tout à coup normal d’injurier ou de menacer des personnes qu’ils ne connaissent même pas ?

Parmi les explications de ce phénomène effrayant qui viennent en premier à l’esprit, il y a bien sûr la radicalisation de certaines positions politiques, dont les partisans sont tellement persuadés d’avoir raison qu’ils rejettent tous ceux qui ne partagent pas leurs opinions quasiment en dehors du cercle de l’humanité. Il leur paraît légitime de souhaiter la mort de quelqu’un qui est à leurs yeux un ennemi. Cette explication est sans doute partiellement vraie, mais elle ne vaut pas dans le cas de la coiffeuse susmentionnée.

Une autre explication possible de tels comportements est alors que tout cela se passe à distance et à travers un écran. Insulter quelqu’un ou proférer des menaces à son encontre est en effet singulièrement plus aisé devant son ordinateur que quand on est en face de cette même personne, parce que, précisément, l’écran fait écran. Il fait écran entre autres à l’humanité de l’interlocuteur auquel on s’adresse par réseaux informatiques interposés ; il fait écran également, en la déréalisant, entre notre propre violence et notre conscience, nous empêchant de réaliser pleinement toute la violence et toute l’immoralité qu’il y a à agir ainsi. Nos écrans nous permettent de cultiver, enfin, une bonne conscience à toute épreuve, puisque celle-ci n’est jamais exposée aux remises en question potentielles, voire à la réprobation qui pourrait résulter de la présence d’un tiers qui s’immiscerait entre nous et cette extension de nous-mêmes que sont devenues nos machines. Par le fait même, cette bonne conscience demeure d’ailleurs artificielle, instinctive, irréfléchie et toute pétrie de narcissisme.

En ce sens, l’écran est aussi miroir, celui dans lequel se mire Narcisse ou peut-être plutôt la belle-mère de Blanche-Neige, qui a sans cesse besoin de se faire dire qu’elle est la plus belle, la meilleure, et qu’on l’aime. De ce point de vue, l’attitude narcissique, qui est fréquente chez les internautes et qu’encouragent fortement les réseaux sociaux qui la transforment en profit, a sans doute à voir d’ailleurs avec la radicalité politique évoquée plus haut. Le radicalisme en question est en effet animé par une même surenchère dans l’affirmation des bons sentiments qui l’animent supposément, ainsi que par un volontarisme qui le pousse à plier, du moins fantasmatiquement, le monde, comme autrui à sa propre volonté et qui puise, ce faisant, lui aussi aux mêmes sources que le nombrilisme à tendance narcissique pour lequel le monde n’existe que comme une simple extension du moi.

Car l’écran est aussi un miroir déformant, qui réduit la diversité du monde à ce qu’on peut en apercevoir à travers la lucarne que l’on s’est choisie, fenêtre minuscule que les moteurs de recherche, grâce à leurs algorithmes, conspirent à réduire de plus en plus en fonction des demandes antérieures. C’est ce monde en modèle réduit que Narcisse croit tenir dans le creux de sa main, ce monde schématique qu’il pense malléable. D’où un refus de toute opposition comme de toute fatalité, l’une comme l’autre lui apparaissant en tant qu’affronts à ses désirs tout puissants. D’où aussi la colère infantile où le plonge la moindre contradiction. Il lui faut donc chercher, et surtout trouver, des coupables. Des vieillards attrapent une maladie, il convient de dénoncer la supposée négligente qui en serait responsable. Il ne se peut pas que des « bambis » doivent être abattus, alors il crie haro sur les édiles meurtriers ! On décrète qu’il ne faut en aucun cas prononcer un mot honni et il livre sans pitié à la vindicte de ses semblables ceux qui osent braver l’interdit !

Est-ce vraiment dans ce monde-là que nous voulons vivre ?

Patrick Moreau est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et La prose d’Alain Grandbois, ou lire et relire Les voyages de Marco Polo (Nota bene, 2019).

Deja una respuesta

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *