Les racines profondes de la révolte à Bahreïn

Quand on se penche sur les manifestations antigouvernementales qui ont éclaté dans le petit royaume de Bahreïn, la question n’est pas de savoir pourquoi ces événements se produisent, mais pourquoi ils ont mis autant de temps avant de survenir. Durant ces six derniers mois, les tensions se sont dangereusement exacerbées dans le pays. Mais elles sont nées il ya plusieurs années déjà. La dynastie sunnite régnante Al-Khalifa a opprimé l’opposition et élaboré un plan provocateur qui vise à rétablir l’équilibre démographique en réduisant la proportion majoritaire actuelle de 70% de chiites. Et ce, tout en ignorant le souhait raisonnable des groupes d’opposition qui lui demandent d’octroyer plus de pouvoir au parlement élu. Aujourd’hui, dans un climat de contestations régionales et suite à l’usage de la force brutale par le gouvernement contre des manifestants pacifiques, l’opposition n’exige désormais rien de moins que la suppression de la monarchie.

La principale demande de l’opposition est claire et elle est connue depuis longtemps: il s’agit de la transmission d’une partie du pouvoir du Palais vers le parlement élu (le 22 février, l’opposition a exigé une monarchie constitutionnelle, ndlr). Cette demande rejoint sur le fond les doléances politiques de l’ensemble du Moyen-Orient où, jusqu’au mois dernier, presque tous les pays étaient dominés par un dirigeant – qu’il soit monarque ou président – qui n’avait pas été légitimé par les urnes, et disposaient d’un parlement élu, mais sans réel pouvoir.

Lorsque le roi Hamad est arrivé au pouvoir en 1999, il a promulgué une charte d’action nationale qui semblait promettre des réformes politiques importantes. Cette charte a été largement approuvée par la population, y compris par le mouvement islamique Wefaq, la principale formation de l’opposition chiite. Il a également suscité l’espoir d’une nouvelle ère de coopération entre sunnites et chiites après des décennies de tension. Toutefois, la Constitution qui en a résulté en 2002 a donné moins de pouvoir à la Chambre basse du parlement, élue, qu’à la Chambre haute, désignée – et moins qu’elle n’en avait dans les années 70 avant sa dissolution en 1975. Néanmoins, le roi Hamad a maintenu de bonnes relations avec le Wefaq et la communauté chiite, en offrant une plus grande liberté à la presse et à la société civile, et en libérant des prisonniers politiques. Il a persuadé le Wefaq de participer aux élections législatives de novembre 2006, où le parti a gagné 17 des 40 sièges parlementaires durant un vote peu transparent et empreint d’irrégularités.

Toutefois, lorsque le mouvement Wefaq, modéré, a décidé de participer formellement au gouvernement, il était déjà affaibli par certains développements politiques dans le pays. Un rapport du gouvernement bahreïni, transmis à la presse en septembre 2006, a révélé l’existence d’un plan pour miner les intérêts chiites dans le pays et pour faire pencher en faveur des sunnites la balance démographique du minuscule royaume (sa population est inférieure à un million et la moitié d’entre elle est composée de travailleurs immigrés). A la suite de quoi, des activistes de l’opposition ont dénoncé une initiative du Palais pour étendre la nationalité bahreïni aux musulmans sunnites non bahreïnis, pour la plupart en provenance d’Irak ou de Syrie. Dans ces cas, il semble que la nationalité soit assortie d’un cortège d’incitations, comme un logement et un emploi auprès du gouvernement, souvent dans les services de sécurité. Malgré que les fonctionnaires du gouvernement barheïni nient l’existence d’un tel programme, l’évolution de la population semble improbable sans la mise en œuvre de telles mesures.

Bien que le gouvernement barheïni ait fait la sourde oreille aux protestations du Wefaq à propos du programme de naturalisation, le mouvement est resté au parlement et a fait pression pour obtenir une révision de la Constitution et des mesures anti-corruption, mais sans grand résultat. Dans le même temps, au début 2005, un nouveau mouvement politique chiite, baptisé Haq, a vu le jour et a commencé à accaparer une partie du soutien populaire dont bénéficiait le Wefaq. Le Haq accuse la principale force d’opposition chiite de compromettre ses valeurs en participant à une politique truquée et dénuée de sens.

La provocation la plus récente du gouvernement a été l’arrestation en août 2010 de 25 figures clés du Haq et du Centre bahreïni pour les droits de l’homme, parmi lesquelles le célèbre activiste Abdel Jalil Singace. Le groupe a été détenu au nom d’un présumé complot terroriste et, durant plusieurs mois, les prisonniers se sont vu refuser l’assistance de tout avocat. Le gouvernement a rejeté toutes les requêtes du Wefaq et des groupes de défense des droits de l’homme en faveur de leur libération. Et tandis que les prisonniers continuent à attendre leur procès, le manque de transparence entourant leur cas rend difficile toute évaluation des vagues charges de terrorisme pesant sur eux. (Certains d’entre eux ont finalement été libérés le 23 février, comme l’a écrit Le Monde, ndlr.)

Dans ces circonstances, et avec un roi qui fait preuve de son absence d’intérêt pour les questions touchant à la communauté chiite et un premier ministre impopulaire, Khalifa Salman al-Khalifa, en fonction depuis l’Indépendance du pays en 1971, les manifestations actuelles ne sont une surprise que pour ceux qui n’ont jamais prêté attention aux affaires politiques au Bahreïn. Cela a malheureusement été le cas de l’administration américaine jusqu’à la semaine dernière. La formule de la secrétaire d’Etat Hillary Clinton qui, en décembre 2010, considérait les réformes entreprises par le pays comme un «verre à moitié plein» nécessite quelque explication. Loin d’être une anomalie, son commentaire se situe dans la droite ligne de la vision de l’administration américaine qui a toujours octroyé au gouvernement bahreïni plus de crédit qu’il n’en méritait. Bush, par exemple, a loué le roi Hamad pour avoir «offert de l’espoir à son peuple grâce à la démocratie» et pour avoir tenu «des élections libres», alors même que les problèmes entourant le scrutin étaient de notoriété publique.

Suite aux forces meurtrières utilisées contre des manifestants pacifiques à Manama, le 17 février, le Wefaq a suspendu sa présence au parlement. Et le 18 février, au milieu d’un concert de critiques internationales, le prince héritier Salman a offert de lancer un dialogue national sur tous les problèmes.

Est-il encore temps pour le roi Hamad de faire des concessions importantes mais incomplètes – c’est-à-dire d’accepter une révision de la Constitution et de donner plus de pouvoir au parlement élu – et de mettre fin à la révolte?. Peut-être, mais ce n’est pas certain. Les exigences des protestataires se sont déjà durcies au point de demander le départ de Hamad et du premier ministre. Si les manifestations s’accentuent et que les troupes gouvernementales continuent à recourir à la force meurtrière, les manifestants atteindront un point de non-retour où le compromis sera impossible, et où les seules options envisageables seront des mesures brutales et un renversement de la monarchie. Et même si les manifestations s’étiolent, à un moment ou à un autre elles se reproduiront. Les problèmes qui couvent depuis longtemps au Bahreïn lui appartiennent en propre. Ils ne sont inspirés ni par l’Iran, ni par aucun autre pouvoir extérieur. Et ils continueront à refaire surface tant qu’ils ne seront pas résolus d’une manière ou d’une autre.

Par Michele Dunne, associée à Carnegie Endowment for International Peace, spécialiste du Moyen-Orient.
© Carnegie Endowment for International Peace. Traduit de l’anglais par Fabienne Bogadi.

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