Les slogans résument-ils l’esprit de Mai 68 ?

C’était le printemps. A côté des rangées de platanes bien taillés, des aphorismes ont soudain fleuri sur les murs comme pousse la mauvaise herbe, aussi piquants qu’un chardon des champs, aussi légers qu’un pissenlit duveteux, aussi poétiques qu’un coquelicot au bord d’une autoroute. « Il est interdit d’interdire », « Sous les pavés, la plage », « Jouissez sans entraves », « Ne perdez pas votre vie à la gagner », « L’imagination au pouvoir », « Tout, tout de suite » : ces slogans poético-politiques restent enracinés dans la mémoire collective telle une trace vivace de l’esprit de Mai.

Cerveaux créatifs

Leur succès a contribué à orienter la vision d’une révolution placée sous le signe du refus de l’autorité, de l’individualisme, de la libération sexuelle, de l’éloge du présent. Et l’on oublie ce faisant que l’on ne doit pourtant leur existence qu’à quelques cerveaux créatifs : « La plupart ont été inventés par une toute petite minorité, qu’on a appelée les “enragés de Nanterre”. Moins d’une dizaine de personnes dont les idées étaient celles de l’Internationale situationniste », assure l’historienne Michelle Zancarini-Fournel. A savoir, Guy Debord, René Viénet, René ­Riesel, Raoul Vaneigem, Mustapha Khayati… qui tiennent le premier comité d’occupation de la Sorbonne. C’est Viénet en personne qui aurait peint : « L’humanité ne sera heureuse que quand le dernier bureaucrate sera pendu avec les tripes du dernier capitaliste. » Et c’est à Debord que l’on doit d’avoir tracé à la craie « Ne travaillez jamais », pour la première fois, rue de Seine, en 1953.

« Ces slogans ne sont pas représentatifs de l’état d’esprit des 10 millions de participants. Le registre d’un ouvrier de La Rochelle ou d’ailleurs n’était pas forcément le même que celui des situationnistes », reconnaît l’historienne Ludivine Bantigny. De fait, les tracts qui circulent dans les usines en grève et au sein des organisations d’extrême gauche sont nettement moins poétiques. Leur lexique emprunte au marxisme orthodoxe : il y est question de capitalisme, de prolétariat, de lutte des classes, d’égalité et autres formulations traditionnelles, éclipsées aujourd’hui par la magie des graffitis et pochoirs.

« Les aphorismes ont tellement fasciné les lettrés – journalistes, écrivains, commentateurs –, explique le politiste Boris Gobille, qu’ils ont jeté dans l’ombre le Mai des ouvriers et des employés. Ils ont contribué à faire oublier le côté “mouvement social”, qui est pourtant une dimension majeure de 68. » Au passage, on en est même venu à oublier qu’il existait une porosité entre le discours des surréalistes et celui des ouvriers, ajoute-t-il, rappelant que « les libertaires et les situationnistes voulaient, eux aussi, lutter contre l’exploitation économique » et qu’« ils employaient le terme de “prolétariat” ».

Image repoussoir

A travers leurs interprétations, ces inscriptions ont aussi participé à la construction de plusieurs idées reçues. Dans le célèbre « Il est interdit d’interdire », par exemple, on a cru lire une remise en question de toute idée d’autorité et un refus absolu des hiérarchies. Or, pour Ludivine Bantigny, « il s’agissait plus de réfléchir à des pédagogies actives qui devaient permettre à tout un chacun – en particulier les élèves – de s’approprier le savoir, d’être moins passifs et de participer à la réflexion sur sa circulation. La critique des mandarins dans les universités ou les hôpitaux n’empêchait pas les étudiants de respecter leurs enseignants ».

La tonalité hédoniste de nombreux aphorismes a par ailleurs autorisé certains interprètes à y voir le signe d’une révolution sexuelle qui – à en croire les archives – n’était pourtant pas encore au cœur des préoccupations. Les libertaires du comité Nous sommes en marche de l’université Censier sont presque les seuls à afficher la volonté de remettre en cause la domination masculine. En matière d’autorité ou de sexualité, de telles interprétations sont aussi le résultat de récupérations politiques : « Ces slogans ont été instrumentalisés par la droite et l’extrême droite pour former une image repoussoir de 68 », avance Mme Zancarini-Fournel. Somme toute, ils étaient bien utiles pour agiter la peur de la « chienlit ».

Ils n’en constituent pas moins un très bon indicateur de l’effervescence créative et du désir, alors largement partagé, de changer la vie. Jamais ces aphorismes n’auraient proliféré aussi vite, dans tant d’endroits, s’ils ne s’étaient pas fait l’écho d’aspirations communes, bien au-delà du cercle étroit des situationnistes. « Ce sont des groupes très restreints qui, les premiers, imaginent ces mots et les peignent sur les murs, mais les gens s’en sont aussitôt emparés. Et c’est devenu une pratique de masse », précise Boris Gobille. Il faut croire que le rêve d’une existence plus intense, moins mécanique, n’était pas que le fantasme d’une petite élite intellectuelle et artistique. Les grévistes de l’usine Rhodiacéta de Besançon ne clamaient-ils pas, dès 1967, leur volonté d’être considérés comme « des hommes, pas des robots » ?

Par Marion Rousset

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