Les sunnites au défi de Daech

Plus que jamais, les sunnites occupent le devant de la scène de la lutte livrée, depuis l’été 2014, contre l’Etat islamique (EI). Les succès militaires récents remportés par la coalition formée par les Etats-Unis face aux jihadistes, par l’intercession de ses relais (spécifiquement kurdes), tendent à corroborer la thèse selon laquelle la guerre doit, de prime abord, être celle d’acteurs de terrain, là où les pouvoirs politiques n’ont su se saisir à temps du problème, voire l’ont tout simplement alimenté.

Aujourd’hui volontiers présenté comme stabilisateur au Moyen-Orient, l’Iran continue de faire le jeu de l’Etat islamique en poursuivant non seulement sa quête d’hégémonie régionale, mais aussi en s’abstenant de commenter les exactions antisunnites des milices qu’il finance, arme et entraîne depuis 2003. La province de Diyala a, certes, été reprise aux jihadistes, mais au prix de massacres et déplacements forcés de populations sunnites face auxquels le Premier ministre chiite, Haïdar al-Abadi, est resté discret tant il compte, en réalité, sur ces milices pour compenser la faiblesse de l’armée irakienne. Quant aux puissances sunnites, Arabie Saoudite et Turquie en tête, leur position demeure infiniment versatile et ambiguë ; or, la mise en échec du jihadisme se trouve précisément au cœur de ce sunnisme contradictoire et tourmenté.

L’enjeu est tout d’abord intérieur : comment, en effet, mobiliser les sunnites contre l’Etat islamique et les ramener vers un pouvoir et des institutions dont ils ont été exclus depuis une décennie en Irak, et marginalisés sur le temps long dans le cas de la Syrie d’Al-Assad ? Peut-on conjurer les effets de l’aversion sunnite à l’origine du blitzkrieg brutal des jihadistes ? De la débaasification, synonyme d’une «désunnification» de l’Irak, au scrutin législatif de 2010 qu’ils avaient remporté avant d’être dépossédés de leur victoire, sans oublier la répression des régimes syrien et irakien, les sunnites n’avaient aucune raison valable, au moment de la chute de Mossoul, de s’opposer à un groupe qui leur promettait libération, vengeance et existence politique. Ce fut ainsi la posture des tribus sunnites qui s’étaient alliées aux Américains entre 2006 et 2008 contre les jihadistes, sans n’en tirer aucun profit, hormis un réel ressentiment et le souhait d’en découdre avec l’Histoire.

La situation a, certes, nettement évolué depuis le début de l’assaut de l’Etat islamique ; ses exactions multiples et abjectes dans les contrées soumises, y compris parmi les populations qu’il prétendait protéger et unir, ont contribué à faire ressurgir les querelles anciennes entre sunnites, partagés depuis la chute de Saddam Hussein entre participation politique et jihad armé, défense de l’unité nationale et inclinaison séparatiste. Les civils ont subi d’atroces souffrances, notamment dans les fiefs du groupe que sont Mossoul et Raqqa, à majorité sunnite. Les tribus ont, elles aussi, payé un lourd tribut au réengagement de l’Occident et à la volonté américaine de s’appuyer à nouveau sur elles. Plusieurs centaines de leurs hommes ont été froidement assassinés, campagne visant pour l’Etat islamique à éviter que n’émerge un acteur capable de lui infliger des revers tactiques identiques à ceux de l’époque du Surge («sursaut»). Mosquées et imams critiques du «califat» ont enfin été pris pour cibles, de même que de nombreux policiers et soldats.

Si certains territoires ont été repris par l’armée irakienne avec l’appui des Etats-Unis, le quotidien dans les zones sunnites, cœur de l’Etat islamique, demeure précaire et toujours à l’avantage des jihadistes. Dans la province irakienne d’Al-Anbar, située à l’ouest de Bagdad et emblématique car sanctuaire historique du groupe depuis sa constitution en octobre 2006, les combattants ont gagné du terrain et menacent de faire s’effondrer les forces armées si les tribus partenaires venaient à céder. Le clan des Albou Nimr, dont les membres sont tués par l’Etat islamique depuis 2014, réclame un renforcement des frappes aériennes occidentales et des livraisons d’armes, insuffisantes, pour résister. Sur fond de victoire symbolique dans la ville syrienne de Kobané, au terme d’une destruction totale, des villages entiers de l’Ouest irakien sont passés sous la coupe des jihadistes au cours des dernières semaines, et la base d’Aïn al-Assad, stratégique, a été attaquée. La perte d’Al-Anbar aux mains de l’Etat islamique n’est cependant pas envisageable, ni du côté de la coalition ni de celui des sunnites qui ne reconnaissent pas – ou plus – dans le projet califal. Alors qui représente les sunnites ?

Il faut admettre qu’il n’existe, pour l’heure, aucune alternative politique crédible, ni en Irak ni en Syrie. Tous les courants de l’opposition sunnite «modérée», des islamistes de la mouvance des Frères musulmans aux nationalistes, ont été laminés à la fois par les pouvoirs en place, puis par l’Etat islamique. La relance des affrontements confessionnels en Irak menace de conduire à une autre impasse, surtout après que les élites sunnites ont menacé de boycotter un gouvernement et un Parlement qu’elles accusent de couvrir les criminels. A la mi-février, le meurtre du cheikh sunnite Qassem al-Janabi et de huit de ses proches, attribué aux miliciens chiites qui pullulent depuis l’offensive de l’Etat islamique, a suscité la colère et l’indignation des représentants sunnites et mis en lumière l’immense fragilité du processus de transition toujours à l’œuvre dans le pays.

Dans ces conditions, quelle peut être la solution politique face un groupe jihadiste qui reste très organisé et puissant, tant sur le plan de son leadership que sur celui de sa gouvernance ? Comment renouveler la confiance des sunnites dans des institutions qu’ils perçoivent comme foncièrement communautaires et répressives, et dont la condamnation a, précisément, servi d’acte fondateur à l’Etat islamique ?

Au niveau régional, la mobilisation des sunnites sera, elle aussi, décisive pour venir à bout des jihadistes et de leur irrésistible ascension, de l’Egypte au Maghreb, en passant par la Libye ; mais elle bute sur une série d’obstacles. Quoique l’Etat islamique menace ceux des pays qui l’ont plus ou moins directement façonné en provoquant des réactions de leur part, aucune vision commune ne lie l’Arabie Saoudite à la Turquie, et encore moins au Qatar et à la Jordanie. Les mesures adoptées par ces Etats – des bombardements sur la Syrie aux exécutions de terroristes, sans oublier l’édification de «murailles» ainsi que l’activation de solidarités tribales transfrontalières – restent isolées, répondant avant tout d’intérêts qui leur sont propres et surtout souvent d’une logique de représailles. Or, c’est un réveil d’ensemble du monde sunnite contre le chaos et les dérives religieuses qui s’impose. Malheureusement, l’appel récent du grand cheikh d’Al-Azhar (institution centrale pour l’islam sunnite) à «crucifier» et à «couper en morceaux» les «oppresseurs corrompus» d’un Etat islamique «satanique et terroriste» tend plutôt à sanctionner le cycle infernal de la violence dans lequel le sunnisme s’est engouffré.

Par Myriam Benraad,  spécialiste de l’Irak, chercheure associée à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam) et à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Auteure de : «Irak, la revanche de l’histoire. De l’occupation étrangère à l’Etat islamique», Paris, Vendémiaire, 2015 et de «L’Irak», Paris, le Cavalier Bleu, 2010.

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