Les vertus de la dissuasion nucléaire française

Par Bruno Tertrais, Maître de recherche, Fondation pour la recherche stratégique (LE FIGARO, 21/01/06):

Dans son discours de réception du prix Nobel 2005, l’économiste Thomas Schelling estimait que l’événement le plus important des soixante dernières années est l’absence d’emploi de l’arme nucléaire, et soulignait combien la question nucléaire reste centrale en ce début de XXIe siècle. Alors que l’actualité nous rappelle tous les jours les risques de prolifération, le chef de l’Etat avait trois bonnes raisons de s’exprimer jeudi sur le rôle de la dissuasion française.

La première réside dans la nature même du concept de dissuasion, dont la crédibilité doit être entretenue par une expression publique forte. Or il n’y avait pas eu de grand discours présidentiel sur la dissuasion depuis juin 2001. La deuxième est le besoin de maintenir la légitimité de l’effort nucléaire dans les opinions et dans les armées, dans un contexte où le terrorisme est considéré comme le danger principal. Il existe au sein des partis et de la population un consensus en faveur du maintien de la dissuasion. Mais la pérennité de ce consensus passe par un effort continu d’explication et de justification. D’autant qu’au sein des armées et de la nouvelle génération de responsables politiques, la pertinence de l’effort budgétaire sur le nucléaire ne va pas de soi !

La troisième est l’existence d’ambiguïtés concernant la doctrine française. Faute d’expression publique suffisante, d’aucuns s’interrogent sur sa nature exacte : certains parlent de «fossilisation» ; d’autres, à l’inverse, ont le sentiment qu’une évolution inquiétante est en cours, avec un «abaissement du seuil nucléaire».

Pour toutes ces raisons, les clarifications apportées par le chef de l’Etat ont permis de confirmer que les éléments fondamentaux du concept n’ont pas changé : la doctrine reste exclusivement orientée vers la dissuasion de toute forme d’agression contre nos intérêts «vitaux», qui ne concernent pas seulement le territoire national, et dont la limite serait appréciée par le président de la République. Mais les modes d’expression de cette doctrine ont été adaptés, et ont fait l’objet de précisions inédites.

Il était utile de rappeler que la dissuasion est une assurance-vie destinée à se prémunir contre une menace majeure. Avec le missile M51, la France disposera de la capacité d’atteindre les confins de l’Asie, et pourra se prémunir contre l’éventuelle émergence de nouvelles puissances hostiles. Et l’on ne pourra plus dire que la menace dissuasive s’adresserait nécessairement aux populations : la planification prévoirait des dommages «de toute nature». Dans un contexte de compétition de puissances et de montée des nationalismes, abandonner cette capacité reviendrait à faire le pari de l’absence de toute menace majeure pour les trente ou quarante années qui viennent. Qui est prêt à prendre ce pari ? A moins, bien sûr, d’abandonner l’héritage de la Ve République et d’être prêt à se ranger sous le parapluie américain.

S’agissant des puissances régionales, la dissuasion s’exercerait, comme on le sait depuis le discours de juin 2001, sur les centres de pouvoir de l’adversaire mais aussi, et c’est nouveau, contre sa «capacité à agir». Ce qui signifie une dissuasion qui s’adresserait aux dirigeants et à leurs moyens d’action.

Le président de la République a rappelé que la dissuasion ne s’adressait pas aux groupes terroristes. Mais quid si un Etat devait recourir aux services d’un tel groupe pour contourner la dissuasion ? Ce cas de figure est désormais pris en compte. A condition de pouvoir identifier le pays commanditaire…

Il a également redéfini la place de la dissuasion dans notre concept de défense. Elle y apparaît désormais comme l’expression ultime de la «prévention» et une composante nécessaire de la gestion des crises. Le message s’adresse aux militaires qui s’interrogent sur la dépense nucléaire : si la France peut intervenir partout dans le monde, c’est parce qu’elle se sait protégée contre le chantage d’une puissance qui voudrait nous empêcher de défendre nos intérêts.

Enfin, il apparaît que l’exercice de «l’ultime avertissement» demeure une option ouverte au chef de l’Etat en cas de crise susceptible de mettre en cause nos intérêts vitaux. Rappel utile, car cette expression avait disparu du discours public.

On pourra regretter l’absence d’avancée sur l’européanisation de la dissuasion. Car il semble évident que les intérêts des pays membres de l’Union européenne sont inséparables les uns des autres. Le débat européen sur le nucléaire est remis à plus tard. Mais la conviction exprimée par le président de la République quant au caractère inévitable de l’édification d’une défense commune tenant compte de la dissuasion, fait partie de l’héritage nucléaire qu’il laissera à son successeur.