L’Espagne à l’épreuve, trente ans après Franco

Par Pierre Rousselin, Directeur adjoint (LE FIGARO, 17/11/05):

Il y a tout juste trente ans, avec la mort de Franco, le 20 novembre 1975, l’Espagne abordait l’inconnu dans la crainte d’un retour à ses vieux démons. La transition démocratique s’est si bien déroulée que l’on en a oublié l’extrême prudence avec laquelle chacun, de la droite franquiste à l’opposition illégale, s’était engagé sur un terrain miné, où le sang-froid du roi Juan Carlos s’est révèlé d’un précieux secours. Trente ans après, les alternances se sont succédé sans heurts. La démocratie est installée, au point que même les terroristes d’ETA semblent abandonner l’espoir de la faire vaciller. Et pourtant, jamais, en ces trois décennies, le climat politique en Espagne n’a été aussi crispé.Survenant trois jours après les attentats sanglants d’al- Qaida à Madrid, le scrutin du 14 mars 2004 a plongé le pays dans une nouvelle épreuve. Privée d’une victoire qu’elle croyait acquise, accusée d’avoir voulu manipuler l’opinion en s’obstinant à attribuer le carnage à ETA, la droite a eu du mal à surmonter son échec. Elle a cherché à laver l’humiliation en adoptant d’emblée une stratégie très combative, allant parfois jusqu’à mettre en doute la légitimité de l’alternance. De son côté, le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero, lui-même étonné de se retrouver si vite aux commandes, s’est mis à appliquer un programme social radical, censé fidéliser les jeunes électeurs qui s’étaient mobilisés pour créer la surprise.De part et d’autre, la pondération, la recherche du consensus et l’ouverture d’esprit, qui avaient donné toute sa saveur à la démocratie retrouvée, sont menacés. On a vu des centaines de milliers de personnes défiler dans les rues de la capitale à l’appel de l’Eglise catholique, en juin, pour dénoncer la loi autorisant le mariage homosexuel, tout dernièrement en défense du catéchisme. Dans le même temps, la classe politique se déchire pour concilier «l’indissoluble unité de la nation espagnole» et «le droit à l’autonomie des nationalités qui l’intègrent», principes soudain devenus contradictoires alors qu’ils étaient tous deux garantis par le même article de la Constitution de 1978.Il y a une certaine inquiétude à voir ainsi l’Espagne renouer avec des débats qui rappellent les fractures funestes de la IIe République, dans les années 30. A ceux qui, dans les deux camps, s’alarment un peu vite, il convient de rappeler d’abord que l’armée, grâce au roi, a été remise pour de bon à sa place. Et, ensuite, que la lutte des classes est bien finie. Du libéralisme socialiste de Carlos Solchaga, au temps de Felipe Gonzalez, à celui du ministre actuel et ancien commissaire européen Pedro Solbes, en passant par la gestion de Rodrigo Rato, le numéro deux de José Maria Aznar devenu patron du FMI, la continuité est absolue. L’Espagne de Zapatero a beau être redevenue socialiste, elle reste une économie dynamique qui n’a rien perdu de sa capacité d’entreprendre. C’est sans doute pour compenser auprès de ses électeurs de gauche cette politique très libérale que Zapatero s’est lancé dans des entreprises controversées. Le retrait précipité des troupes en Irak répondait à une promesse électorale même s’il a pu apparaître comme un signe de faiblesse face à al-Qaida. Il a, en tout cas, été payé par une quasi-rupture avec Washington. Faire de l’Espagne catholique un pays aux moeurs plus «avancées» qu’aux Pays-Bas, cela revient à forcer un esprit de tolérance qui s’était de lui-même imposé très naturellement dans une société récemment ouverte aux libertés. La querelle actuelle sur le catéchisme paraît, quant à elle, d’autant plus inutile que le gouvernement est en train de se mettre à dos une bonne part de la classe moyenne qui s’est réfugiée dans les bras de l’école privée pour échapper à la crise de l’enseignement public.Plus grave est le débat sur l’organisation territoriale du royaume, car il y va de l’identité même d’une Espagne bousculée par les revendications régionalistes basque et catalane. Bien avant de penser accéder au pouvoir, Zapatero avait, en 2003, donné un précieux coup de main au candidat socialiste aux élections régionales catalanes, Pasquall Maragall, en s’engageant à appuyer toute réforme du statut d’autonomie qui serait adoptée par le Parlement catalan. Aujourd’hui, Zapatero est pris à son propre piège. Une réforme de l’«Estatut» de 1979 a bien été approuvée à Barcelone par 90% des députés catalans, à l’exception de ceux du Parti populaire. Elle préconise d’élever la Catologne au rang de «nation» et lui accorde une quasi-indépendance fiscale qui met à mal le principe de solidarité entre les régions.Le débat aux Cortes sera long et passionné. Si le Parti populaire est isolé, il y trouve l’occasion de se faire le défenseur de l’unité de l’Espagne comme de l’équité vis-à-vis des régions défavorisées. Au sein du PSOE, une fraction importante, encouragée par Felipe Gonzalez, ne peut se résoudre à suivre Zapatero sur la voie où l’entraînent ses alliés catalans.Reste le problème basque, dont la solution, si elle était trouvée, dissiperait comme un joker tous les soucis du président du gouvernement. On en est loin, mais si ETA continue de commettre des attentats, ceux-ci n’ont pas tué depuis 2003. Des contacts secrets sont sans doute en cours et ont dû être favorisés par le vote des Cortes, qui, en mai dernier, ont autorisé le gouvernement à conduire un dialogue avec l’organisation terroriste, à condition qu’elle dépose les armes.Homme de convictions, José Luis Rodriguez Zapatero joue très gros. A la tête d’un gouvernement minoritaire, prisonnier de ses alliances avec les partis régionalistes, il a ouvert beaucoup de fronts en même temps sans avoir les arrières lui permettant de résister sereinement aux virulentes attaques de l’opposition. Il en résulte un climat de tension qui contraste avec les compromis de la transition et qui montre, a posteriori, combien était exemplaire le chemin emprunté par l’Espagne il y a trente ans.