L’Espagne sur la route des jihadistes

La mobilisation jihadiste qui, depuis fin 2011, affecte de nombreux pays européens a eu une incidence distincte en France et en Espagne. Alors qu’en France, environ un millier d’individus sont partis en Syrie et en Irak, ce chiffre n’est que de soixante-dix chez nous. Si l’on rapporte le nombre de jihadistes à la population totale, la statistique française est dix fois supérieure. Si on le rapporte à l’importance des communautés musulmanes dans chaque pays, ce chiffre est cinq fois supérieur à l’Espagne, où cette communauté est principalement composée d’immigrants de première génération, à la différence du cas français.

Néanmoins, l’actuelle mobilisation a profondément changé les caractéristiques du jihadisme en Espagne. Entre 1996 et 2012, 17% des personnes condamnées ou mortes en Espagne dans le cadre d’activités liées au terrorisme jihadiste étaient de nationalité espagnole. Seulement 5% étaient nées sur le sol espagnol. Or, depuis 2013, ceux qui ont été interpellés sont habitants de la Péninsule : ils faisaient partie de réseaux de radicalisation, de recrutement et d’envoi de jihadistes vers la Syrie et l’Irak. A la différence de la période allant jusqu’à 2012, la grande majorité de ces individus est désormais pleinement espagnole. En d’autres termes, nous assistons à l’hispanisation de l’activité jihadiste au sein de notre pays qui, jusqu’à une période récente, était le fait de résidents étrangers, surtout d’origine marocaine, algérienne et pakistanaise. Les statistiques révèlent aussi que, dans le contexte international de la mobilisation jihadiste liée à la Syrie et à l’Irak, s’est produite en Espagne une éclosion du terrorisme jihadiste endogène. Cette mobilisation- associée principalement à l’autodénommé Etat islamique mais aussi au Front al-Nusra, la branche syrienne d’Al-Qaeda - affecte surtout , de même que dans l’ensemble de l’Europe occidentale, les deuxièmes générations descendantes des immigrants issus de populations majoritairement musulmanes.

Certes, il ne faut pas perdre de vue que le segment social des deuxièmes générations est considérablement inférieur en Espagne par rapport à la France, à l’exception des enclaves espagnoles de Ceuta et de Melilla, où il existe une «deuxième génération» consolidée. Il n’est pas étonnant que tous les individus détenus ces deux dernières années soient nés dans ces deux villes autonomes. C’est par des processus de radicalisation survenus dans ces deux secteurs, liés à des agents de recrutement agissant à partir de municipalités marocaines voisines, que le jihadisme espagnol connaît son développement actuel.

Le nombre d’individus qui, depuis presque trois ans, ont voyagé comme jihadistes d’Espagne vers la Syrie et l’Irak serait sensiblement plus important si, depuis 2013, il n’y avait pas eu sept opérations de police d’envergure ayant désarticulé des réseaux de radicalisation et de recrutement. Dans l’ensemble, ces opérations policières ont mis en évidence les contacts abondants entre jihadistes résidents en Espagne et jihadistes établis au Maroc. Outre leur caractère transnational, et plus concrètement hispano-marocains, tous les réseaux démantelés en Espagne étaient fortement hiérarchisés et maintenaient des relations avec des organisations jihadistes basées à l’extérieur, du Front al-Nusra en Syrie à l’actuel Etat islamique, en passant par Aqmi, Al-Qaeda au Maghreb islamique.

Précisons qu’aucun des quatre réseaux désarticulés en Espagne depuis 2013 n’était récent ni n’a été formé après le début du conflit civil en Syrie. Dans tous les cas, il y avait des individus qui, au cours des deux dernières décennies, avaient été impliqués dans d’autres réseaux et cellules jihadistes en Espagne. Ces réseaux et cellules sommeillaient jusqu’au début des conflits dans le nord du Mali et, surtout, en Syrie. Concrètement, des individus interpellés par le passé mais absous sur le plan judiciaire, ou en fuite, ont profité de l’apparition de nouvelles scènes jihadistes pour agir, en utilisant leur expérience et leurs contacts, comme des agents de radicalisation et des facilitateurs de recrutement au bénéfice d’organisations terroristes basées dans ces territoires.

Dans ce sens, le fait que l’un des trois auteurs des récents attentats de Paris, Amedy Coulibaly, se trouvait à Madrid entre le 30 décembre et le 2 janvier, acquiert une signification toute particulière. Il est très vraisemblable qu’en plus d’accompagner son épouse, Hayat Boumeddiene, qui s’apprêtait à voyager en avion vers la Syrie avec escale à Istanbul, le terroriste de la Porte de Vincennes ait eu des contacts dans la capitale espagnole. Coulibaly, de même que les deux autres terroristes, ont eu, depuis 2005, lorsqu’ils se sont connus en prison, des relations étroites avec Djamel Beghal, un membre notoire d’Al-Qaeda en France avant le 11 Septembre qui entretenait déjà d’importants liens en Espagne avec des membres de cette même organisation terroriste.

Fernando Reinares, enquêteur sur le terrorisme international au sein du Real Instituto Elcano, à Madrid, principal think tank espagnol d’études internationales et stratégiques. Traduit de l’espagnol par François Musseau. Traduit de l’espagnol par François Musseau.

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