L’Espagne, un grand pays, tragique et absurde

En Espagne, les richesses naturelles les plus rentables sont la discorde et la tromperie. Ce sont des combustibles inépuisables, l’idéal pour accélérer la décadence d’une partitocratie zombie, aggraver une situation économique apocalyptique et un niveau éducatif marqué par des siècles d’ignorance. La réalité fait peur et laisse présager désaffections et populismes. Dans la partie la plus habitée de la pyramide, prévalent l’épidémie du chômage et un avenir qui invite à croire davantage aux miracles qu’à un gouvernement qui, voulant ne se mêler de rien, n’a tenu aucune de ses promesses. Le sociologue Enrique Gil-Calvo a bien résumé la situation : «Si l’Espagne des pires années de Felipe González pouvait se résumer aux concepts de chômage, de gaspillage et de corruption, celle de Mariano Rajoy a renforcé le chômage, l’appauvrissement et la corruption.»

Au sommet de la pyramide, même la monarchie n’est plus considérée comme un mal mineur. Franco a transmis le pouvoir à un prince-roi qui, après avoir conduit la transition démocratique et la modernisation tumultueuse de son royaume, s’est empêtré dans les scandales. Il s’agit de sordides histoires de famille. On accuse le gendre du roi, ex-joueur de basket-ball, d’avoir abusé de ses privilèges. Pour donner plus de relief à ce feuilleton, le roi a dû demander pardon d’avoir tué des éléphants, combattre la malveillance qui en fait un obsédé sexuel et officialiser sa «tendre amitié» avec une aristocrate germano-danoise au profil inédit : une âme de lobby dans un corps de Mata Hari.

Les signaux d’alarme qui éclairent la réalité espagnole ressemblent aux trous noirs. Le présent avale la matière, mais celle-ci, loin de tomber dans le trou, tourne autour. Au lieu d’être affrontés en urgence, les problèmes deviennent des explosifs, du venin ou du spectacle. Une vision qui donne un vertige astrophysique, et les données qui la confirment invitent au suicide. Le nombre d’émigrants augmente. Les pertes des banques coupables d’escroquerie sont scandaleusement compensées par des fonds publics. La consommation est en baisse. Nous sommes la première puissance dans le domaine de l’échec scolaire et de la piraterie audiovisuelle. Nous avons construit des aéroports sans avions. Nous avons un hymne sans paroles et nous sommes une terre d’accueil pour les pires bandes mafieuses. Il ne nous reste que le foot pour nous consoler. Le pays préfère discuter plutôt qu’agir. Ce qui explique le divorce entre l’Espagne et la Catalogne, dont les conséquences sont encore imprévisibles. Madrid et Barcelone cultivent leurs incompréhensions mutuelles. Les uns s’en tiennent à une lecture figée de la Constitution, les autres soulignent la légitime (et illégale) réalité d’une souveraineté qui, aussi européenne et démocratique que celle de la Slovaquie, semble vouloir opter, faute de dialogue, pour une rupture unilatérale. L’Espagne que André Malraux décrivait comme un pays anarchiste épris de sang s’est prise pour le mirage d’un statut irréel. Les fondements de ce délire sont la précarité et l’amertume d’une société rompue à l’art de construire et de détruire, mais pas à conserver. Sous les voies du TGV subsistent les traces de Rocinante et, même si les taureaux sont interdits aux Canaries et en Catalogne, l’afición adore toujours le mythe antique – une de nos plus solides exceptions culturelles – du taureau mort.

Notre démocratie est encore trop jeune pour être débarrassée de son monstrueux héritage génétique : Inquisition, caciquisme, fureur impériale et national-catholicisme. Par chance, l’économie souterraine, de même qu’un solide réseau de caisses noires et de complicités familiales, empêchent l’indignation de dégénérer en rébellion. Malgré tout, l’Espagne reste, par une instinctive combinaison de hasards, de fatalités et de méfiances, un pays formidable pour sortir, bien manger, avoir des amis, visiter de grands musées et se balader le long de la mer. Dans ce contexte désastreux où règne l’impunité, le génie et le talent sont des gages de survie. La preuve en est qu’il y a des Espagnols très compétents dans les meilleurs hôpitaux et cuisines du monde, à la Nasa, chez Apple, au Vatican, dans les pires prisons de la planète, dans les mafias du dopage et même au gouvernement français.

En 1898, à l’époque où l’Espagne était traumatisée par la perte de ses colonies, le sombre patriote Angel Ganivet écrivait : «L’Espagne est une nation absurde et métaphysiquement impossible, mais l’absurde est son nerf et son principal soutien.» C’est une belle définition, triste et douloureusement exacte. Ganivet est mort à 33 ans, consul à Riga, en Lettonie. Déprimé par le déclin de son pays et par des abîmes personnels, il prit le ferry qui traversait le fleuve en plein hiver et sauta dans ses eaux glacées. Comme s’il s’agissait d’un sauvetage économique, l’équipage lui porta secours, mais Ganivet repoussa ses sauveteurs civilisés et retomba dans le fleuve, où il mourut d’hypothermie. Moralité : on ne peut rien contre l’orgueil autodestructeur d’un Espagnol.

Par Sergi Pamies, ecrivain catalan. Traduit de l’espagnol par Claude Bleton.

Le contesta Benoît Pellistrandi, Historien de l’Espagne: Non, Sergi Pàmies, l’Espagne n’est pas un pays absurde !

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