L’Etat juif doit cesser de se considérer comme “une villa dans la jungle”

Tout dépend d’où on part. Il y a dix ans, la loi n’interdisait pas aux citoyens israéliens de pénétrer dans les villes palestiniennes de la Cisjordanie, et la bande de Gaza n’était pas assiégée comme elle l’est aujourd’hui. Il est bien plus facile d’imposer votre définition du peuple que vous avez ghettoïsé si vous n’autorisez pas vos citoyens à juger par eux-mêmes. Soixante-dix ans auparavant, sous le mandat britannique, il existait un certain nombre de villes et villages palestiniens dont la population était mixte, à la fois juive et arabe. En remontant encore plus loin dans le temps, on s’aperçoit que sous l’Empire ottoman, il n’y avait aucune frontière dans toute la méditerranée orientale : ni entre les Etats-nations arabes (Syrie, Jordanie, Liban), ni avec l’état juif d’Israël.

La réalité présente est tout autre. Pour aller de Ramallah, où je vis, jusqu’à Haïfa, où ma grand-mère résidait avant 1948, il me faut traverser cinq barrières israéliennes. L’ensemble israélo-palestinien est devenu une poupée russe, chaque frontière en contenant une autre qui en contient une autre. Si on longe la vallée du Jourdain en voiture, les frontières se succèdent, avec leurs fils de fer barbelé et leurs miradors. L’une d’entre elles est située sur un monticule à flanc de colline, près de l’entrée du terminal cisjordanien du pont Allenby. Avec de petites pierres, les fonctionnaires israéliens y ont représenté l’étoile de David et l’insigne de la police israélienne, cherchant à s’approprier notre terre en la parant des symboles de leur Etat. Tout comme le sceau qu’ils apposent à nos papiers d’identité, c’est leur façon de montrer que la zone n’est plus considérée comme un territoire occupé mais fait bel et bien partie de l’Etat juif.

“Nous ne sommes ni l’Amérique du Nord ni l’Europe de l’Ouest”, a dit Ehud Barak, ministre israélien de la défense, aux commandos qui ont participé lundi dernier au raid mortel contre la “flottille de la liberté” qui se dirigeait vers Gaza. “Nous vivons au Moyen-Orient, là où il n’y a pas de pitié pour les faibles, ni de seconde chance pour ceux qui ne savent pas se défendre.” Ehud Barak aime à décrire Israël comme “une villa dans la jungle”. Les hommes politiques israéliens comme lui semblent congénitalement incapables de concevoir que leur pays puisse vivre autrement que comme un Etat-forteresse, défendu par une armée puissante, ne vivant que par les armes. Israël ne cherche ni à se rapprocher des millions d’Arabes qui l’entourent, ni à communiquer pacifiquement, ni à apprendre la langue pour trouver sa place et s’intégrer. Il s’impose par la force et ne connaît que la langue du pouvoir et de la violence.

Mais de la même manière qu’ils aiment à se distinguer, dans cette jungle moyen-orientale d’indomptés, les dirigeants israéliens actuels se complaisent dans leur fantasme préféré, selon lequel leur pays appartient à l’Ouest. Pourquoi devraient-ils ouvrir leurs frontières à leur “voisins terroristes” ? Mieux vaut fermer hermétiquement le pays tout en maintenant un contact aérien avec l’Ouest en passant par-dessus la mer.

Les événements qui se sont déroulés en pleine mer lundi 31 mai ont perturbé ce faux équilibre. Ces bateaux qui venaient défier la volonté politique d’Israël de maintenir le siège de Gaza contenaient des centaines d’Occidentaux. Nombre d’entre eux étant connus pour leur contribution à ce que l’Ouest compte de mieux en matière d’écrivains, d’hommes politiques et de défenseurs des droits de l’homme. Les propagandistes israéliens auraient dû réfléchir à deux fois avant de les désigner comme terroristes. Pourtant, c’est ce qu’ils ont fait. Ils n’avaient pas le choix.

Naturellement, ça n’a pas marché. Il est facile d’attribuer les pires qualités à ceux qui sont enfermés dans le ghetto tant que les voix des victimes n’en franchissent pas les murs. Mais malgré sa longue expérience et ses exploits passés, la propagande israélienne n’a pas pu convaincre le monde entier que les Américains, Britanniques, Irlandais et Suédois présents sur les bateaux étaient des terroristes et, pire encore, des membres d’Al-Qaida.

L’une des explications avancées pour justifier l’attaque lancée contre ces bateaux était qu’ils défiaient la politique d’Israël envers Gaza. Mais c’était précisément l’objectif officiel des organisateurs. Désespérant de la capacité de leurs gouvernements à prendre leurs responsabilités pour faire appliquer le droit international afin de protéger les droits d’une population d’un million et demi d’assiégés, ces membres de la société civile avaient choisi d’agir par eux-mêmes.

Israël ne peut ignorer la force des mouvements de masse. Il faut remonter loin pour comprendre la violence avec laquelle le raid a été lancé sur la flottille, provoquant la mort de certains passagers et en blessant d’autres. Lors du premier soulèvement palestinien, les dirigeants israéliens avaient eu la même réaction. Rabin, alors premier ministre, avait dit à son armée : “Brisez-leur les os”. Il voulait faire peur aux manifestants qui étaient désarmés, afin qu’ils restent chez eux. Mais cette tactique n’avait pas plus fonctionné qu’aujourd’hui.

Où que ce soit dans le monde, chacun vit dans son monde. En Palestine, cependant, les murs qui nous entourent sont érigés contre notre volonté. Toutefois, il nous est donné de vivre de précieux moments : quand il se met à pleuvoir, le ciel semble être notre seule limite. Lorsque le reste de l’humanité, conscient de l’injustice qui nous est faite dans nos espaces confinés, vient à notre rescousse, il prouve là que Barak a tort.

Quand des bateaux amènent des activistes du monde entier vers Gaza, une seconde chance nous est offerte pour retrouver notre humanité, et se rappeler que notre monde peut être une terre d’accueil.

Raja Shehadeh, avocat et écrivain palestinien. Dernier ouvrage paru : Naguère en Palestine (Galaade Editions, 368 p., 21,90 euros). Traduit de l’anglais par Emilie Lacape.