L’Ethiopie, un modèle de réconciliation pour l’Afrique?

Le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed (t-shirt vert) salue la foule lors d'une réunion de soutien en juin 2018. © AP / Mulugeta Ayene
Le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed (t-shirt vert) salue la foule lors d’une réunion de soutien en juin 2018.
© AP / Mulugeta Ayene

Les mouvements de guérilla nés pendant la guerre froide ont gagné une notoriété internationale mais n’ont pas pu, à de rares exceptions, évoluer vers une solution politique. La guérilla tamoule a été défaite, l’OLP est marginalisée tandis que les groupes kurdes sont en phase de reflux. Un constat s’impose: les revendications culturelles, politiques et sociales sont rejetées par les gouvernements. Malgré leur marginalisation, ces mouvements se maintiennent et l’état de violence perdure.

Pourtant, l’une des plus anciennes guérillas éthiopiennes, le Front de libération oromo (FLO), vient de signer un accord de paix avec Addis-Abeba. En parallèle du rapprochement avec l’Erythrée, la fin de ce conflit est un signe encourageant pour la démocratisation et la stabilisation du pays.

Le 15 septembre, des milliers d’Ethiopiens accueillent le retour du FLO à Addis-Abeba. Basé en Erythrée, le FLO a mis fin à 44 ans de lutte armée contre l’Etat éthiopien. Son intégration dans la vie politique éthiopienne interroge quant au potentiel de règlement d’un vieux contentieux interne éthiopien, le nationalisme oromo. Il suscite également l’espoir d’une résolution pacifique d’un conflit ethnique. A travers le cas éthiopien, le continent africain serait-il capable d’offrir une autre voie au règlement de conflits enlisés?

D’Hailé Sélassié à Mengistu

Le nationalisme oromo naît sur les campus de l’ex-Université Hailé Sélassié dans les années 1960. Les étudiants éthiopiens connaissent leur «mai 68» caractérisé par l’émergence de groupes marxistes-léninistes, idéologie alors en expansion globale, galvanisée par les mouvements de libération nationale en Angola ou au Vietnam; et par la rhétorique révolutionnaire de La Havane et de Pékin. Parmi les classiques communistes lus et discutés par les étudiants, on retrouve Le marxisme et la question nationale et coloniale de Staline.

Dans l’Ethiopie d’alors, l’empereur essaie d’imposer l’usage de l’amharique, langue de son ethnie, les Amharas. C’est la seule langue officielle et la seule enseignée. Les prénoms amhariques deviennent le standard pour les autres ethnies. Pour certains étudiants oromos, leur nation est marginalisée et dominée par les Amharas. Ils fondent des associations, débattent et publient des pamphlets. Ils veulent promouvoir leur langue, leur histoire, leurs noms. La question nationale devient en l’espace de quelques années le centre du débat intellectuel éthiopien.

Le renversement de l’empereur en 1974 suscite de nombreux espoirs dans les courants marxisants éthiopiens autour desquels gravitent les activistes oromos. Mais le régime militaire prend rapidement un visage répressif et ne remet pas en cause la domination de l’amharique. Il s’inscrit pleinement dans le récit national, se présentant comme le défenseur de la nation éthiopienne.

Le FLO est alors fondé et son aile militaire entreprend des activités de guérilla. En 1991, quand le régime de Mengistu s’effondre, le FLO est associé au gouvernement provisoire. Mais pour les nouvelles élites dominées par Meles Zenawi et son Front de libération du peuple tigréen, pas question d’accorder aux Oromos le droit à l’autodétermination. L’Ethiopie perdrait plus du tiers de son territoire et de sa population. Ceci après l’indépendance de l’Erythrée, synonyme de perte d’accès à la mer.

Abiy Ahmed change la donne

Le FLO reprend alors la lutte armée, soutenu par l’Erythrée. Il mène quelques actions d’éclat et dispose d’un réel soutien populaire. Dans ce conflit semblant de prime abord impossible à résoudre, l’arrivée d’un nouveau premier ministre, Abiy Ahmed, en avril dernier a changé la donne. D’origine oromo, ce dernier a entamé une série de réformes qui lui valent d’être qualifié d’équivalent éthiopien de Gorbatchev ou de Deng Xiaoping. Il amnistie et libère des centaines de prisonniers politiques, signe un traité de paix avec l’ennemi érythréen et décide d’entrer en pourparlers avec les mouvements armés d’opposition.

Une délégation se rend à Asmara et signe le 7 août un accord définitif avec le FLO. Les militants du FLO sont amnistiés et peuvent participer à la vie politique éthiopienne. Plus question d’indépendance cependant. Les droits culturels, politiques et sociaux de la nation oromo sont reconnus. On prévoit d’octroyer à l’oromo le statut de langue officielle aux côtés de l’amharique. Plusieurs lieux emblématiques retrouveraient leur ancien nom oromo, à commencer par Addis-Abeba qui se verrait accoler la version oromo Finfinne.

En quelques mois, un mouvement sécessionniste a remis en cause son désir d’indépendance. En face, un gouvernement imprégné d’un nationalisme plus que centenaire a accepté de facto une conception multiethnique de l’Ethiopie.

Si les expériences précédentes de règlement pacifique de conflits internes (FARC, IRA par exemple) démontrent une certaine fragilité, le règlement du contentieux FLO-Ethiopie reste un exemple notable dans cette période où extrémismes ethniques et/ou religieux font des ravages. L’Ethiopie pourrait-elle donc servir d’exemple?

Paulos Asfaha est doctorant à l’Université de Genève, spécialiste de l’Ethiopie contemporaine.

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