Lettre à mon frère, ambassadeur du Venezuela

Au nom du père, en mon nom et pour la liberté, je te demande pardon, mon frère. Je sais que ceci te fera mal, parce que je rends publique une discussion privée qui dure depuis des années. Je n’ai pas d’armes avec lesquelles te l’exiger. Je suis, comme tous les autres Vénézuéliens, une femme «désarmée». Mais avec le pouvoir de l’humilité, je te demande de faire un pas qui puisse aider à sauver des vies au Venezuela.

Toi, en tant qu’ambassadeur désigné sous Maduro ; oui, Nicolás, le dictateur le plus cruel, cynique et sans âme de toute l’histoire des dictatures de notre cher continent ; je te demande de prendre position en faveur de la démocratie, celle pour laquelle notre père a donné sa santé à force de tortures, d’électricité dans les testicules, pendant que son corps pendait sur une jante aiguisée pour lui couper les pieds quand il tombait de fatigue. Mon père, notre père, ne supporterait pas autant de morts, autant de tortures, autant d’injustice.

Il serait en train de manifester comme un grand-père en fauteuil roulant. Et même s’il est parti debout, il n’y a que son corps qui a été réduit en cendres, pas ce qu’il a légué à un pays auquel il a dédié sa vie politique, familiale et intellectuelle. Héctor Mujica (1) est (et non pas fut), ce Venezuela merveilleux qui a construit un pays après ce que nous pensions être la dernière dictature. Ces morts d’aujourd’hui, ce sont les nôtres, les tiens et les miens, mais je n’occupe aucune position de pouvoir, toi oui, mon frère, et j’ai confiance dans ta droiture, ton honnêteté. Il faut que tu te prononces. Cela veut dire que tu dois m’aider, nous aider et t’aider. Tu as cinq filles, mes nièces, quatre petits-enfants, qui ne méritent pas de porter la honte d’un père et d’un grand-père qui a gardé le silence face à la barbarie. Je ne pleure pas plus que d’autres, je ne prie pas plus que les croyants, je ne souffre pas plus que ceux qui se lèvent dans notre patrie, le souffle gazé pour retourner dans les rues et manifester.

Moi aussi, je suis loin. Toi, mon frère, tu es un protagoniste de cette terrible époque que nous vivons. Tes mots et tes actions peuvent être un exemple pour d’autres fonctionnaires diplomatiques dans le monde. Ceci doit s’arrêter. Notre pays vit la mort au compte-gouttes. On compte par milliers ceux qui sortent pour manifester chaque jour en réclamant la démocratie, des élections, le désarmement des groupes paramilitaires, mal nommés «collectifs», la restitution des pouvoirs d’une Assemblée élue par le vote populaire, la destitution des magistrats du Tribunal suprême de justice, qui ont fait un coup d’Etat, ainsi que l’exigence de libérer les prisonniers politiques, et l’ouverture d’un canal humanitaire pour sauver ceux qui aujourd’hui meurent d’abandon. Mon père a été prisonnier politique, torturé comme ceux d’aujourd’hui. Si notre grand-père, le docteur Pastor Oropeza, n’avait pas levé sa voix contre la dictature de Marcos Pérez Jiménez, aucun de nous serait né. Y compris nos neveux et petits-enfants. Je te soutiendrai mon frère, tu seras notre fierté et non une partie du deuil que nous vivons déjà. Le 4 octobre 1968, à peine quarante-huit heures après la tuerie d’étudiants à la Plaza Tlatelolco à Mexico, le poète Octavio Paz démissionna de son poste d’ambassadeur du Mexique en Inde. Il ne pouvait pas être complice d’un gouvernement autoritaire qui à nouveau utilisait Tlatelolco comme pierre de sacrifice. Cette fois-ci, pour assassiner ses jeunes. Quarante-huit heures, Michel, une lettre a suffi pour inscrire clairement dans l’histoire sa position face aux vils qui assassinaient sans le moindre scrupule. Je suis fracturée, Michel, comme nous tous, aide-nous à retrouver la dignité et l’espoir. Le Venezuela mérite au moins ça. Avec tout mon amour et mon respect, mon frère, j’espère ta compréhension, mais pas pour moi, tu sais que je ne t’ai jamais rien demandé. Maintenant, je n’ai pas d’autre choix. Se taire, c’est mourir un peu.

Andreína Mujica, journaliste et photographe vénézuélienne installée en France.


(1) Héctor Mujica (1927-2002) est un leader historique du Parti communiste vénézuélien (PCV). Journaliste, il fut candidat du PCV à la présidentielle de 1973 et a dirigé le parti de 1990 à1991 (ndlr).

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