L’euro est condamné à disparaître

L’Europe est en crise, profonde même. Elle menace d’imploser sous l’effet des conséquences sociales, économiques et politiques qu’elle ne parvient pas à surmonter parce que son modèle, dont elle semble ne pas vouloir changer, n’est plus en adéquation avec le monde nouveau.

Ce monde nouveau est celui des nouvelles technologies et de l’information instantanée et universelle, certes. C’est aussi celui de la «fin de la mondialisation» selon le raccourci de François Lenglet, celui du retour des peuples, de l’intérêt national, du protectionnisme régional, celui de la concurrence «administrée» entre les grands blocs économiques.

Orientations inconsidérées et irrationnelles

Les candidats à l’élection présidentielle française, s’ils en étaient capables, prendraient la hauteur voulue, s’écarteraient des impératifs électoraux immédiats et admettraient honnêtement ce constat et cette conclusion. Et, comme Emmanuel Macron semble s’y apprêter, ils axeraient leur campagne sur les indispensables et profondes réformes que devront «nolens volens» engager l’Union européenne et chacun de ses membres.

Le défi est colossal puisqu’il s’agit de corriger dans un grand élan réformateur les décennies d’orientations inconsidérées, irrationnelles, précipitées ou encore utopiques qui lui ont été données par ses élites politiques. Il s’agit de débâtir ce qui a été mal construit, de repenser ce qui doit l’être et de reconstruire autrement.

Prioritairement, il est indispensable que ses dirigeants remettent en cause les fondements de ce qui fut la «politique» européenne de ce dernier demi-siècle, de ce qui a été désigné par «le progrès social», autrement dit de l’Etat-providence, et qu’ils repensent le modèle économique auquel ils se sont conformés, à savoir celui de la croissance par la consommation.

Un projet économiquement fondé sur le producteur et plus sur le consommateur

C’est le premier volet, le plus essentiel. Dans le viseur des réformateurs il doit avoir priorité. Il ne s’agit pas de se préparer à la décroissance, source d’inégalités de revenus et de troubles sociaux bien plus considérables que ceux qui sont attribués par les écologistes au capitalisme et à la croissance. Pour que l’Europe soit de nouveau en mesure de rivaliser avec les puissances émergentes il est indispensable que soit mis en œuvre un nouveau projet de société.

Restant certes organisée autour la solidarité sociale il sera fondé économiquement sur le producteur et non plus le consommateur. Autrement dit, doit renaître une société construite sur l’intérêt général, le labeur, l’épargne, l’investissement, la responsabilité individuelle et non plus sur les droits individuels, le consumérisme, les loisirs et l’Etat-providence.

Ignorance des peuples, de leurs espoirs et de leurs problèmes

S’agissant de l’Union européenne, la raison commande que ses dirigeants renoncent à l’Europe des procédures, des directives et des règlements, celle des technocrates «hors sol», vivant à Bruxelles dans l’ignorance des peuples, de leurs espoirs et de leurs problèmes. Elle exige moins d’utopie, moins d’activisme idéaliste et d’avantage de réalisme, notamment s’agissant de l’intégration politique de ses membres.

L’Europe fédéraliste qui naîtra de cet aggiornamento aura redistribué à ses membres une bonne partie des pouvoirs et de la fiscalité ponctionnés par Bruxelles aux nations membres et mettra un terme à la libre circulation des personnes telle qu’elle est comprise aujourd’hui et qui a suffi pour conduire au Brexit.

Par contre elle aura réorganisé son marché intérieur, sera revenue à une saine gestion du libre-échangisme avec les autres parties du monde et aura réintroduit une dose de protectionnisme à ses frontières extérieures.

Un libre-échange non plus planétaire mais régional

En agissant ainsi, l’Union européenne n’aura fait que se conformer aux injonctions de l’économiste américain Lester Thurow qui, voici déjà près de trente ans, effaré par les ambitions des apprentis sorciers de ce qui était encore le GATT, en appelait à la raison et à la construction de ce qu’il désignait par «un commerce administré», autrement dit un libre-échangisme non plus planétaire mais cultivé à l’intérieur des grandes zones économiques relativement homogènes existantes ou à venir (union européenne, North American Free Trade Agreement, Association of Southeast Asian Nations, etc.).

Le deuxième volet concerne la monnaie unique condamnée à disparaître parce que les conditions de sa survie, à savoir la rigueur budgétaire des membres de l’Union, n’ont jamais été remplies.

Dans la foulée disparaîtra aussi la BCE. A moins qu’on lui trouve un rôle moins ambitieux. Le déversement, au titre «d’assouplissement quantitatif», de centaines de milliards d’euros dans les économies européennes et l’abaissement des taux d’intérêt à zéro n’ont pas permis d’approcher les objectifs annoncés.

Inégalités de revenus accentuées

A quelques exceptions près, parce que l’argent ainsi distribué n’est que rarement descendu jusqu’à ses destinataires, à savoir les entreprises, la croissance est restée infime, les programmes d’austérité n’ont pu être détendus et le chômage n’a pas baissé. De surcroît, au lieu de contribuer à réduire les inégalités de revenus au sein des populations, ces programmes ont eu pour conséquence de les accentuer en élargissant les opportunités d’un enrichissement supplémentaire dans les classes les plus fortunées. Le renoncement à la monnaie unique permettra aux banques centrales nationales d’assumer plus efficacement, en se coordonnant bien sûr, leurs interventions dans l‘économie.

Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, note dans un ouvrage publié récemment que la monnaie unique européenne n’a jamais répondu aux attentes et qu’il est très improbable qu’elle apporte les bénéfices promis. Pourquoi? Simplement, dit-il pour expliquer son pessimisme, parce que «personne n’imagine les Allemands s’engager institutionnellement à éponger année après année les déficits budgétaires des pays du Sud de l’Europe».

Le seul moyen de sauver l’euro, serait de «faire plus d’Europe politique», ce qui est hautement improbable. Stiglitz console ceux qui pourraient être attristés par la fin programmée de la monnaie unique européenne en rappelant que «ce ne sera pas la fin du monde, les monnaies aussi naissent et meurent».

Pierre Kunz est président de l’Institut national genevois et ancien député PLR au Grand Conseil.

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