L’Europe a besoin de la gauche pour sauver l’euro

Après cinq longues années de crise et une augmentation du chômage au XXIe siècle en Europe, l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) a enfin détecté un taux de croissance positif en France et dans les pays du sud de l’Europe au premier trimestre 2015. Depuis, au classement des dix éléments de langage préférés des défenseurs de l’austérité, figurent : «les années de sacrifice portent enfin leur fruit», «derniers efforts», «bout du tunnel».

Ah oui vraiment ? La reprise économique européenne est fragile : au rythme prévu par l’OFCE en France, il faudra attendre 2021 pour retrouver le taux de chômage d’avant- crise ! La faible croissance dépend de facteurs extérieurs qui peuvent se retourner à tout moment, le pétrole et l’euro ayant atteint des niveaux historiquement bas qui ne dureront donc vraisemblablement pas.

En réalité, après cinq années de gel des dépenses publiques, la France, comme le reste de l’Europe, souffre d’un déficit de demande et présente tous les signes d’un moteur en panne : la productivité baisse, le niveau d’éducation stagne, la classe moyenne peut de moins en moins consommer, partir en vacances, etc. Et les services publics sont fortement dégradés – à Francfort, où se trouve le siège de la Banque centrale européenne (BCE), l’obsolescence des infrastructures allemandes m’a frappée lors de mon dernier passage cet hiver !

Loin d’avoir relancé le moteur, les coupes budgétaires des programmes d’austérité ont entraîné nos pays dans un cercle vicieux : le chômage n’a cessé de croître, l’activité économique de reculer entraînant une augmentation des dettes privées comme publiques. Tant que la demande intérieure ne sera pas restaurée, les effets de politiques d’offre impulsée par le gouvernement ne prendront pas sérieusement.

Or, l’alternative à l’austérité, défendue par la France en début de crise, est inaudible dans la gouvernance européenne actuelle. La faute au processus politique européen qui repose sur un couple exécutif franco-allemand omnipotent et totalement déséquilibré : auréolée de son dynamisme économique, l’Allemagne impose au reste de l’Europe son modèle, la flexibilisation du marché du travail et la rigueur budgétaire.

Angela Merkel est indestructible, portée par 75% de soutien populaire dans son propre pays. Mais la crise économique depuis 2010 est bien la manifestation douloureuse d’une gouvernance dépassée. Nous sommes toujours en construction, il n’est pas trop tard pour sauver le processus démocratique en Europe en augmentant, une bonne fois pour toutes, l’influence des parlementaires. En l’absence d’opposition démocratique à l’austérité, la seule politique de relance au niveau européen est assurée par la Banque centrale européenne qui fait marcher la planche à billets à plein régime depuis le début de l’année.

A gauche toute la BCE ? Pas vraiment, vu les effets redistributifs de sa politique : ceux qui s’enrichissent le plus sont déjà les plus riches. On observe, depuis quelques mois, l’envolée des prix de l’immobilier de luxe à New York ou à Londres, où les très riches placent leur excès d’épargne en mal de rendement. Au total, la zone euro protège ses rentiers, et asphyxie ses contribuables : en l’absence de transferts fiscaux entre pays membres et sous l’égide d’un leader allemand, qui refuse la solidarité, sa survie depuis trois ans ne tient qu’à un fil – l’argent pas cher qui, faute de demande, ne favorise pas l’investissement productif, mais les bulles.

Il serait toutefois politiquement malhonnête de capituler, car il existe une vraie alternative de gauche et des marges de manœuvre pour l’opérer. Les taux de financement de la France n’ont jamais été aussi bas, et les titres financiers bénéficiant de la garantie européenne existent déjà. Il faut les exploiter au maximum pour financer des dépenses qui restaureront la demande.

En France, il est urgent de relancer le système des universités et la recherche pour garantir la hausse de la productivité des futures générations, et qu’elles restent compétitives face aux pays émergents ; investir dans les technologies de réduction de la consommation carbone de notre industrie, et répondre à l’enjeu climatique ; renforcer le système de retraite par répartition pour décourager les plans privés de retraite qui gonflent les bulles. Enfin, il convient d’améliorer la participation des femmes au marché du travail pour augmenter le revenu moyen des ménages, et créer des emplois liés à la garde des enfants.

Plutôt qu’allonger sans cesse le délai de retour à l’équilibre budgétaire, délai qui a perdu toute crédibilité, il est urgent que la Commission européenne abandonne le «pacte de stabilité». Enfin, comme le relayait Thomas Piketty dans Libération du 8 juin, il faut donner au Parlement une compétence budgétaire afin d’organiser des transferts fiscaux au sein de la zone euro des pays les plus riches vers les pays les plus pauvres.

Aux Etats-Unis, une baisse d’un dollar de revenu dans un Etat est compensée par 40 centimes de transfert fiscal net. Nous avons besoin d’un mécanisme automatique semblable pour garder l’euro.

Au total, l’austérité a rongé la protection sociale et entraîné les pays fragiles dans la tourmente de la dette et la déflation. Sans alternative crédible à l’austérité, la confusion entre anti-austérité et anti-euro grandit chaque jour au profit des partis politiques extrêmes. L’Europe a besoin de la gauche pour maintenir l’euro dans sa configuration actuelle.

Sinon, ce sera l’exclusion progressive des pays fragilisés par des années d’austérité ; après la Grèce, à qui le tour ? L’Espagne ou le Portugal ? Miser actuellement sur la reprise économique serait une erreur de jugement et une faute politique. La gauche européenne a un rôle historique à jouer pour sauver la zone euro, et ne pas répéter l’erreur de l’acharnement dans l’austérité des années d’entre-deux-guerres. Sa mission est d’assurer la pérennité du projet politique européen et d’adresser les enjeux du régime de croissance à venir que sont le climat et la participation des femmes dans la société.

Anne-Laure Delatte, Chargée de recherches au CNRS, au laboratoire Economix à l’université Paris-la-Défense et enseignante à Princeton.

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