L’Europe a besoin de vérité

L’Europe a peur de la réalité. Tout lui est bon pour détourner le regard, qu’il s’agisse de stigmatiser les immigrés ou de dénoncer les spéculateurs. Mais, cette recherche effrénée de boucs émissaires ne fait pas disparaître les problèmes, au contraire, elle les aggrave, et la zone euro est aujourd’hui dans l’œil du cyclone.

Alors que les Etats membres font de grands efforts pour monter le Fonds éuropéen de stabilisation financière (FESF) et adopter le pacte de compétitivité, les taux d’intérêt restent toujours aussi élevés en Espagne, au Portugal et en Grèce, et la situation sociale et politique ne cesse de s’y détériorer.

Paradoxalement, le Royaume-Uni et l’Espagne ont des profils macroéconomiques similaires, avec de forts endettements et un déficit public important. Pourquoi le taux de chômage est-il beaucoup plus faible outre-Manche, la croissance y est meilleure et les taux d’intérêt beaucoup plus bas ?

En optant pour l’euro, les Etats n’ont pas seulement perdu leur monnaie et leur banque centrale, ils se sont vus obligés de libeller leurs dettes dans une monnaie dont ils ne contrôlent pas la politique : ils se retrouvent comme les pays émergents d’Amérique du Sud s’endettant en dollar.

La politique du “one size fits all” de la BCE ne peut convenir à la variété des situations particulières au sein de la zone euro. Contrairement au Royaume-Uni, les pays les plus fragiliés ne peuvent ni dévaluer ni mener une politique monétaire expansionniste et ils doivent donc compter sur la capacité de la BCE et du FESF à leur fournir les liquidités nécessaires.

Aujourd’hui, la Grèce est au bord d’une crise de solvabilité et l’Espagne d’une crise de liquidité. Le Portugal et l’Irlande sont dans des situations intermédiaires. Pour ces pays, on se demande : faut-il sacrifier la population pour rester dans la zone euro ? Pour garder la monnaie commune, les pays périphériques devront mener des politiques déflationnistes et regagner en compétitivité face aux pays du cœur. C’est-à-dire, entre autres, baisser les salaires et mener des politiques aggravant le malaise social.

La situation en Europe du Nord est le revers de cette situation. Ces pays, sortis de la crise, sont tentés par un démantelement de l’Union européenne, sous le prétexte que les “pays du Sud” les ont trompés. L’Union européenne se fissure lentement, mais sûrement, au rythme des tribulations de l’euro.

Dans une union monétaire qui n’est pas une union politique et économique, les Etats sont complètement soumis aux marchés financiers. Ce qui est reproché aux agences de notation, leur capacité à se jouer des gouvernements, n’est finalement que le reflet des faiblesses de l’Union monétaire : en focalisant les critiques sur les spéculateurs et les marchés financiers, on s’empêche de regarder la réalité économique, sociale et politique de la zone euro, et de l’Union européenne. Une restructuration de la dette Grecque ou une sortie de la zone euro ne sont plus des options farfelues.

Mais, comment éviter le sacrifice inutile des populations tout en maintenant la nécessaire unité monétaire et économique ? Le FESF et le pacte de compétitivité sont des rustines qui risquent de ne pas tenir lorsque la pression sociale, politique et financière sera trop forte.

La seule réponse est de renforcer l’intégration politique de l’Union européenne. Au cœur des deux dernières décennies s’est construire l’Europe de la finance, mais où sont l’Europe politique, l’Europe économique ou l’Europe sociale ? Il manque des contre-poids au pouvoir financier, sans lesquels tous les mécanismes, si astucieux soient-ils, seront toujours bancals.

Cela signifie une plus grande capacité à opérer des transferts entres les pays, qu’il s’agisse de transferts budgétaires ou technologiques, scientifiques ou humains. Il y a d’autres voies pour la convergence de la compétitivité que la baisse des salaires. L’Union européenne et la zone euro doivent être capables de se doter d’une politique industrielle garantissant la cohérence et la complémentarité des économies.

L’Europe doit être pensée dans une logique d’aménagement du territoire, où les forces politiques, sociales et économiques pourront faire contre-poids au pouvoir financier et ouvrir ainsi une voie de sortie à la crise européenne. Mieux vaut se préparer maintenant et anticiper avant que l’emballement des événements à venir ne nous obligent encore une fois à agir dans l’urgence.

Tout cela ferait sans doute sourire Robert Schuman et Jean Monnet dont nous célébrons l’anniversaire de leur déclaration. Les engagements pris par les pays les obligent à coopérer aujourd’hui, les plaçant devant ce qu’ils avaient appelé une “solidarité de fait”. Les liens qui semblent les gêner aujourd’hui, les rapprochent pour demain. L’Union européenne doit oser affronter la réalité sans stigmatiser de faux coupables afin de trouver des solutions politiques à ses problèmes économiques, profitant du calme qui précède la tempête.

Par Franck Lirzin, économiste.

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