L’Europe a besoin des ONG, protégeons-les

C’est une première au sein de l’Union européenne. Une organisation philanthropique de défense des droits de l’homme a annoncé la fermeture de ses bureaux dans l’une des capitales européennes, estimant qu’elle ne pouvait plus y travailler en toute intégrité. Cela se passe à Budapest, où les fondations Open Society ont annoncé leur départ de Hongrie après trente-cinq ans de présence dans le pays, et le transfert de leur bureau historique à Berlin. Cette décision, annoncée le 15 mai, fait suite à deux années de campagne agressive aux tons antisémites que le gouvernent hongrois a menée contre leur fondateur, George Soros.

En Hongrie donc, le gouvernement ultranationaliste de Viktor Orbán, nouvellement réélu, a annoncé qu’il prendrait sa «revanche» sur les associations osant exprimer des avis critiques sur ses politiques et ce, en adoptant une série de lois restrictives. Mardi 29 mai, un projet de loi déposé au Parlement hongrois criminalise ainsi toute activité d’assistance juridique apportée par des associations ou individus aux réfugiés et migrants dans le pays. Si les défenseurs des droits de l’homme sont ainsi pris pour cible en Hongrie, cela est loin d’être un cas isolé. Ailleurs en Europe, des mesures inquiétantes s’en prennent à la société civile. En Pologne, l’an dernier, le gouvernement a adopté une loi créant une instance gouvernementale en charge de promouvoir les associations défendant les valeurs ultra-conservatrices du parti au pouvoir.

Plus près de chez nous, en Italie, il est fort probable que la nouvelle majorité populiste durcira encore davantage les mesures que l’ancien gouvernement a prises ces douze derniers mois à l’encontre des ONG venant en aide aux migrants et aux réfugiés, et plus encore celles qui sont engagées dans des opérations de sauvetage en Méditerranée. En France, bien que plus contenus, les débats qui remettent en cause le rôle de la société civile dans l’assistance aux réfugiés et aux migrants se sont cristallisés autour du «délit de solidarité» lors de l’adoption de la nouvelle loi sur l’asile, en avril.

Ce zèle législatif à travers l’Europe s’accompagne d’un discours officiel dénaturant le travail des ONG. Il traduit un sentiment profond de suspicion et contribue à la mise au ban d’organisations indépendantes qui œuvrent pour la protection des droits de l’homme et de l’Etat de droit, y compris avec l’aide financière de l’Union européenne ou de bailleurs de fonds privés en provenance de différents pays européens. Sous la pression des populismes et des mouvements d’extrême droite, des gouvernements dénoncent l’«ingérence» des ONG dans les politiques publiques, et les accusent de nuire aux intérêts des peuples et des Etats.

Aujourd’hui, le durcissement des politiques socio-économiques et de sécurité à travers l’Europe rend pourtant plus nécessaire que jamais le travail de témoignage et de mobilisation des ONG défendant les plus vulnérables confrontés aux injustices et aux abus des politiques nationales ou européennes.

Par le déploiement d’une propagande mensongère et de mesures restrictives, les gouvernements réduisent le débat public à un simple écho de leur agenda politique, détruisant ainsi le pluralisme et les contre-pouvoirs propres aux sociétés démocratiques. La contagion sur les pays voisins aspirant à rejoindre l’Union européenne est palpable, notamment dans les Balkans. L’Union européenne risque fort de perdre toute crédibilité à promouvoir les droits de l’homme en dehors de ses frontières dès lors que ses propres Etats membres semblent s’inspirer des modèles russe ou turc d’oppression des voix divergentes.

Plus grave encore, l’absence de soutien clair à une société civile défendant des valeurs de solidarité et de résistance face aux tendances autoritaires, comme en Hongrie et en Pologne, abîme le projet européen aux yeux des citoyens de l’Union eux-mêmes. La Commission européenne a réagi à une loi hongroise de 2017 stigmatisant les ONG en la référant à la Cour de Justice européenne. Cette démarche est salutaire car elle inscrit pour la première fois la défense des ONG européennes dans le cadre juridique de l’Union européenne. Mais la Commission doit aller plus loin, avec l’examen en urgence des nouveaux développements législatifs en Hongrie ainsi que dans d’autres Etats membres. La question appelle ainsi à un sursaut politique de plus grande envergure pour prévenir le démantèlement d’un riche tissu associatif et citoyen européen avant qu’il ne soit trop tard. Car par-delà leurs structures et financements, ce sont les droits fondamentaux et la dignité de tous – hommes, femmes et enfants, quelle que soit leur religion, nationalité ou appartenance ethnique – qu’il s’agit de protéger.

Natacha Kazatchkine, analyste politique senior à l’Open Society European Policy Institute (Bruxelles)

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