L’Europe a changé de projet

Les dirigeants européens ont tenu vendredi 11 mars une réunion exceptionnelle avant leur sommet des 24 et 25 mars. L’objectif était d’aplanir les divergences autour du “Pacte de compétitivité” que propose le couple franco-allemand. Ses principaux points sont l’introduction dans la Constitution de chaque pays d’un système d’alerte sur les déficits publics, la suppression de l’indexation des salaires sur l’inflation (qui subsiste en Belgique et en Espagne), et le recul automatique de l’âge de la retraite.

Aux quatre coins du Vieux Continent et jusque dans son coeur, comme en Belgique ou en Autriche, le Pacte de compétitivité a rencontré un grand scepticisme, voire un certain agacement. Non parce qu’il représenterait un pas vers un véritable fédéralisme européen, mais parce que le sens des mesures qu’il imposerait va à l’encontre de la culture sociale et de l’intérêt de nombre de pays européens.

Surtout, c’est un changement profond du projet européen. L’agenda de Lisbonne de 2000 a, certes, été un échec partiel, mais il portait une philosophie où devait prédominer le progrès. L’Europe se fixait alors le cap de devenir un leader dans l’économie de la connaissance. Cette fois, le progrès économique et social est absent, remplacé par l’impératif de “compétitivité”.

La Conférence européenne des syndicats est d’ailleurs furieuse. John Monks, son secrétaire général, a tonné : “Il ne s’agit pas ici d’un pacte pour la compétitivité, mais bien d’un pacte nuisible, pour un niveau de vie en baisse, davantage d’inégalités et davantage de travail précaire. C’est ignorer toutes les leçons de la récession actuelle. (…) L’Europe risque la collision avec son modèle social et son principe fondamental d’autonomie des négociations collectives.”

Il est étrange en effet de retenir pour l’Europe la même priorité économique que le régime de Ben Ali, qui s’enorgueillissait tant d’avoir fait de la Tunisie, à coups d’injustices sociales et de chômage massif des jeunes, le pays le plus compétitif du continent africain si l’on en croit le classement du Forum de Davos, tout aussi “inspiré” que la diplomatie française.

Outre-Rhin, le Pacte de compétitivité ne relève pas seulement de la volonté d’imposer son “modèle” au reste de l’Europe. Il est une condition nécessaire pour que l’Allemagne préserve dans le long terme son économie, voire son leadership économique en Europe. Ce pays est touché comme d’autres sur le Vieux Continent, et comme la France, par la peur de l’immigré non européen ; le refus d’accueillir des réfugiés libyens victimes de la répression en est l’illustration.

Et comme la France, l’Allemagne a depuis longtemps fermé ses frontières à l’immigration du Sud pour “répondre” à cette peur. A l’instar du Japon, elle fait face en interne à une natalité tellement basse que sa population est condamnée à décroître. Il est déjà trop tard ; il aurait fallu ouvrir les vannes de l’immigration outre-Rhin il y a dix ou quinze ans.

L’Allemagne présentera inexorablement une pyramide d’âge inversée, associée à de terribles difficultés pour financer sa protection sociale et surtout maintenir sa capacité productive. Sur le court terme, elle peut certes se réjouir d’un chômage déclinant mais, très vite, les tensions sur le marché du travail vont apparaître, et le manque de main-d’oeuvre va devenir criant.

Si l’immigration ne peut venir politiquement du Sud, l’Allemagne va donc avoir besoin de ponctionner la main-d’oeuvre, notamment qualifiée, en provenance du reste de l’Europe “chrétienne”.

Cette dynamique ne pourra s’enclencher que si ses voisins ne présentent pas de perspectives aussi bonnes qu’elle en termes de rémunérations comme d’avantages sociaux, en particulier de retraite, bien meilleures qu’outre-Rhin. L’uniformisation par le bas des avantages sociaux garantira la mobilité, d’autant que l’Allemagne offrira comme aujourd’hui des rémunérations attractives.

Du fait de sa natalité solide, la France devrait mécaniquement rester relativement jeune et devenir le pays le plus peuplé d’Europe, voire la première économie européenne, en compagnie du Royaume-Uni. Elle ne subit donc pas les mêmes contraintes et les mêmes dangers de long terme que son partenaire allemand.

Alors pourquoi le gouvernement français “co-porte”-t-il ce Pacte de compétitivité ? Une première explication est, qu’à l’instar du Medef – l’organisation patronale l’a applaudi -, Paris est incapable de se projeter au-delà du court terme et d’une obsédante fascination pour l’actuelle réussite germanique. Mais plus sûrement, la France a choisi la voie du soutien à l’Allemagne. Un tel “pacte de solidarité” n’est pas nécessairement un objectif illégitime ; mais autant le dire clairement aux citoyens français et aux autres partenaires européens.

Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS, Ecole d’économie de Paris.

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