L’Europe a perdu la face en Libye

Où est-elle passée, cette communauté internationale face aux massacres des civils en Libye? Depuis les premières manifestations dans la ville de Benghazi, aucune réaction européenne n’a été à la hauteur des événements. Sans parler du silence complice des régimes arabes et des institutions internationales.

Pourtant, Tripoli était qualifié d’Etat voyou. Le régime libyen a soutenu tous les mouvements qui prônent la violence, affichant publiquement son soutien à l’IRA, aux zapatistes et à tant d’autres. Le réalisme politique est-il donc de retour à Bruxelles?. Jamais un Etat n’a été entouré d’autant de mystères et d’opacité que l’a été la Jamahiriya libyenne. Non seulement le régime de Tripoli a toujours entretenu une ambiguïté sur sa gestion des affaires, mais il interdit la moindre remise en question de son règne. Dès son arrivée au pouvoir au lendemain du coup d’Etat du 1er septembre 1969, le régime libyen n’a cessé d’accumuler les échecs aux plans politique, économique et social. Mouammar Kadhafi, devenu, par l’usure du pouvoir, le doyen et le plus inamovible des chefs d’Etat arabes et africains, s’accommode tant bien que mal des mutations qui secouent la scène internationale depuis plusieurs décennies.

Les responsables européens se heurtent à un mur dès qu’il s’agit de déchiffrer le système politique libyen. Cette opacité a certes conforté les soupçons et les inquiétudes de la communauté internationale sur l’évolution interne et la politique étrangère de la Libye, mais jamais elle ne s’est sentie tenue d’émettre la moindre critique sur le comportement du Colonel.

La frénésie unioniste de Kadhafi est sans commune mesure: en moins de 20 ans, il a proposé plus de 11 projets d’intégration ou d’union, tantôt avec des partenaires arabes, tantôt avec ses voisins africains. Mais aucun n’a abouti. Qui veut s’allier avec ce leader non recommandable? Déçu par certains Etats arabes, Kadhafi a abandonné son grand rêve d’unité arabe et s’est tourné vers un continent africain solidaire pendant les années grises de l’embargo en lui promettant un projet creux et sans avenir: la constitution des «Etats-Unis d’Afrique», devenu «Union africaine». Dans ses derniers discours [prononcés avant le soulèvement], le leader libyen affirmait que le fusil n’a plus sa raison d’être et qu’il doit être rangé au profit de la plume. Une manière d’enlever l’étiquette du terrorisme international collée à son régime depuis des années. Bien que les recettes de pétrole soient en hausse – plus de 25 milliards de dollars par an pour seulement cinq millions d’habitants –, l’économie libyenne est en panne: baisse du pouvoir d’achat, taux de chômage inégalé de 30% et une gestion désastreuse des ressources publiques. Bref, une vraie désillusion pour les adeptes de la fameuse troisième voie promise dans le Livre vert, une œuvre de Kadhafi vouée aux archives de l’histoire.

Avec un certain succès, le régime libyen a pu résister aux secousses internes et aux pressions internationales grâce à un jeu d’équilibre entre les forces politiques, tribales et militaires du pays. Kadhafi joue habilement le rôle de balancier depuis plus de quarante ans.

Mais contrairement à certaines prévisions, la stabilité de la Libye est intimement liée à un seul homme. Son absence prévisible signifie non seulement un vide du pouvoir mais aussi une incertitude sur la Libye elle-même. L’absence d’un pivot central du pouvoir risque de briser l’équilibre entre les tendances classique et nouvelle du régime. Cette dernière est incarnée par le fils du colonel, Saïf al-Islam. C’est à lui qu’on doit le retour progressif de la Libye sur la scène internationale. Sa médiation dans différentes affaires d’otages a permis l’émergence de nouveaux acteurs avec de nouvelles perceptions de la politique étrangère, en rupture avec la ligne tracée par le leader libyen et le carré de septembre 1969.

Le régime de Tripoli a réussi à se libérer partiellement de l’affaire de Lockerbie en livrant deux agents libyens à un tribunal écossais le temps de calmer les esprits, avant de les rapatrier et leur rendre tous les honneurs. La Libye a payé le prix fort afin de remplir les conditions exigées par les Américains et les Britanniques.

Au-delà de la querelle pécuniaire entre les Etats, ce règlement est une honte dans l’histoire des démocraties occidentales. Quelle régression dans la lutte pour les droits de l’homme. L’issue de cette crise, avec le retour en héros de l’agent Al Magrahi, témoigne de l’égoïsme occidental qui a toujours fait l’impasse sur les vrais problèmes de la Libye et s’est focalisé sur les montants à payer. Pire: comment ne pas perdre le marché libyen?

Comment innocenter un Etat qui bafoue quotidiennement les droits les plus élémentaires des Libyens contre une poignée de dollars? Si les proches des victimes de l’attentat de Lockerbie et de l’UTA ont trouvé de l’aide grâce à leurs avocats et leurs gouvernements pour que justice soit faite, at-on pensé aux victimes libyennes et aux militants politiques qui croupissent dans les prisons depuis plus de trente ans? Comment expliquer aux Libyens que les Européens ont soutenu un régime qui les assassine à huis clos? Comment dire aux Libyens: «Nous ne le savions pas?»

Kadhafi ne peut se permettre de rester au-dessus des lois internationales. Le silence complice de l’Europe est une régression sans précédent au regard des valeurs démocratiques du monde libre. Le Guide va tomber, car le verdict du peuple est sans appel, mais peu importe l’issue, une refonte des relations de l’Europe avec le monde arabe est indispensable si elle veut sortir de son isolement et sauver son honneur. Le message doit être le même: la légalité n’est pas un contrat commercial.

Ceci doit commencer par une remise en question. Adopter une transparence totale, nouer des relations objectives et sincères avec ses voisins du Sud, associer l’opposition et tous les courants politiques à la gestion des affaires de l’Etat, renouveler l’élite politique, jeter les bases d’une culture démocratique, respecter les droits de l’homme, abandonner une économie dogmatique et consolider la classe moyenne sont des conditions nécessaires à une relance d’un véritable partenariat. Il est temps pour l’Europe de penser à sa propre transition. D’une Europe frileuse et rigide à une Europe qui ose et qui s’assume.

Par Hasni Abidi, politologue, directeur du Cermam.

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