L’Europe au pied du mur face à la question kurde

Face à un Moyen-Orient qui se délite de toutes parts et entre dans une phase de radicalisation religieuse et ethnique sans précédent avec l’émergence de l’Etat Islamique (EI) menaçant directement sa sécurité, l’Europe se trouve à la croisée des chemins. Comment pourrait-elle ignorer la plus grande nation sans Etat, un peuple de 40 millions d’âmes réparti à la fois entre la Turquie, l’Irak, la Syrie, et l’Iran et qui semble plus que jamais en capacité d’obtenir son autonomie à la faveur de l’éclatement des frontières imposées par le traité de Lausanne, en s’érigeant comme le plus sûr rempart contre les djihadistes et le meilleur relais sur le terrain des valeurs de démocratie, de pluralisme et de respect des minorités dont l’Occident se fait le champion?

Fuite en avant

De son côté, la Turquie peut-elle encore concilier démocratie et islam? Dans sa fuite en avant autocratique, Erdogan, qui soutient les groupes ultra-islamiques radicaux comme l’Etat Islamique contre les Kurdes qui font l’objet de la répression la plus féroce, plonge peu à peu son pays dans une aventure aux conséquences imprévisibles. Une perspective qui, malgré un accord de circonstances visant à contenir l’afflux de migrants, éloigne de plus en plus les perspectives d’une intégration européenne.

Manifestations à Istanbul, dimanche 14 février, contre les opérations de sécurité dirigées contre les rebelles kurdes au sud-est de la Turquie. © AP / Cagdas Erdogan
Manifestations à Istanbul, dimanche 14 février, contre les opérations de sécurité dirigées contre les rebelles kurdes au sud-est de la Turquie.
© AP / Cagdas Erdogan

Le soutien quasi inconditionnel de l’Occident aux pays sunnites du Golfe avec pour tête de pont l’Arabie Saoudite qui n’a jamais produit depuis un siècle que radicalismes wahhabites ou salafistes avec Al-Qaida en point d’orgue, est-il encore une option?

L’Iran, pour sa part, n’a depuis 1979 qu’un «seul credo»: exporter la révolution islamique dans le monde. Cela se traduit par le soutien de Bashar El Assad à Damas et des groupes radicaux chiites dans la région, et en dépit du récent accord nucléaire qui d’ailleurs s’inscrit stratégiquement dans la vaste perspective de constitution d’un véritable «croissant chiite», n’est évidemment pas plus fréquentable.

Rivalités ancestrales

Face à ces trois puissances régionales qui exacerbent leurs rivalités ancestrales à travers leurs radicalismes respectifs, créant «de facto» une fenêtre d’opportunité supplémentaire à l’Etat islamique, les mouvements kurdes développent un projet original d’Etat laïque, authentiquement démocratique, respectant les minorités, l’égalité entre hommes et femmes et séparant la mosquée de l’Etat.

Le gouvernement régional du Kurdistan d’Irak (GRK), parallèlement à la construction d’une véritable ligne de démarcation qui englobe les régions riches en pétrole comme Kirkouk dont il exporte le brut sans concertation avec le gouvernement central d’Irak, a désormais les moyens objectifs de son indépendance.

Les Kurdes de Syrie ont également acquis une autonomie de fait sur leurs trois cantons depuis 2012 et il leur reste qu’à agréger les cantons de Cezire et de Kobané à Aferin. Ce corridor relie la capitale de l’EI Raqa à la Turquie et constitue une ligne rouge pour cette dernière qui s’oppose à tout statut kurde en Syrie.

Depuis 1979, les Kurdes d’Iran subissent une politique répressive et suite à la répression d’une manifestation pacifique au Kurdistan en 2015, le PDKI, le mouvement principal kurde d’Iran a repris la lutte armée. La communauté kurde en Iran est déterminée à obtenir les mêmes droits que ses frères dans la région.

Intensification de la répression

En juillet dernier, le gouvernement islamique de l’AKP en Turquie a mis fin à un processus de paix avec les Kurdes, en relançant la répression. Cette stratégie politicienne avait pour seul objectif de gagner le soutien des ultranationalistes au président Erdogan. L’intensification de la répression a pour conséquence, au-delà des pertes civiles et du déplacement de 230 000 personnes, d’éloigner davantage encore de la Turquie, les Kurdes et le risque d’une guerre civile totale.

L’Union Européenne, honteusement silencieuse face à cette répression à huis clos, en échange de l’engagement du président turc de faire barrage aux réfugiés syriens, risque de voir se produire l’effet exactement inverse de celui escompté, en provoquant à ses dépens une nouvelle vague massive de réfugiés, cette fois kurde. L’Europe qui accepte la honte et refuse les réfugiés risque bien d’avoir la honte et les réfugiés en prime.

Car la question est clairement sur la table pour l’Europe: soutenir la position turque contre les Kurdes, sans régler la menace djihadiste et au risque de briser le rêve des Kurdes, seul rempart des valeurs de laïcité, de démocratie et de respect des minorités dans la région, en les poussant le cas échéant dans les bras des Russes qui cherchent à tirer leur épingle du jeu. Ou bien, soutenir les Kurdes, plus propres à contenir l’expansion djihadiste dans la région au moyen d’un «état tampon» autonome davantage porteur des valeurs occidentales.

Taimoor Aliassi, représentant de l’Association pour les Droits Humains au Kurdistan d’Iran-Genève (KMMK-G) à l’ONU.

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