L’Europe doit donner un nouvel élan à sa politique migratoire

Alors que les touristes ont déserté les plages de la Méditerranée, Syriens, Erythréens et autres réfugiés tentent chaque jour de rejoindre l’Union européenne au péril de leur vie. Depuis 2013, il y a eu 3 072 morts en Méditerranée, dont 366 à Lampedusa, en Italie. Depuis 2000, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 22 000 personnes sont mortes en tentant de rejoindre l’Europe. Celle-ci est devenue la destination la plus mortelle au monde, devançant les Etats-Unis, avec 6 000 morts à la frontière avec le Mexique.

Face à la tragédie, l’immobilisme indigne. L’agence européenne de la surveillance des frontières Frontex, qui catalyse les obsessions de la politique migratoire européenne, est en première ligne. L’opération « Frontex Plus » (ou « Triton ») succédera en novembre à l’opération militaro-humanitaire « Mare Nostrum ». Cette dernière, mise en place par l’Italie, a permis de sauver 138 000 personnes en mer en 2014. L’Italie a, depuis un an, pallié les déficiences de Malte, qui conteste ses obligations internationales de sauvetage en mer. Le gouvernement de Matteo Renzi souhaite désormais partager le « fardeau » financier et matériel avec ses partenaires européens.

Ecran de fumée

Les capacités de Frontex pour mener à bien cette mission comme l’a fait « Mare Nostrum » sont mises en doute à la fois par les Etats membres et la société civile. Depuis sa création, jamais une agence européenne n’aura suscité une telle polémique. La plate-forme Frontexit a ainsi appelé à une cessation des activités de Frontex. S’appuyant sur des témoignages de migrants et une analyse des obligations légales en matière de droits d’asile et de non-refoulement, elle critique à juste titre le manque de progrès en matière de droits fondamentaux et l’opacité de l’agence. On ne peut ignorer également le rôle joué par la surveillance des frontières dans la diversion des routes migratoires, les rendant ainsi plus périlleuses.

Ce message, qui promeut auprès du grand public un arrêt des activités de l’agence, « dotée de moyens considérables et d’une grande autonomie », est cependant un écran de fumée qui participe à renforcer les fantasmes collectifs de la politique migratoire européenne. Il faut en effet rétablir les faits. Tout d’abord, depuis 2009, ni les parlementaires européens ni les Etats membres de l’Union européenne n’ont souhaité augmenter le budget de Frontex. Celui-ci a même diminué, passant de 94 à 89 millions d’euros en 2014. Une somme insignifiante face aux 10 millions dépensés mensuellement par l’Italie pour l’opération « Mare Nostrum ».

Par ailleurs, bien qu’elle en possède la capacité légale, Frontex n’a pas les moyens d’acquérir ses propres équipements, reposant ainsi sur le bon vouloir des Etats membres de lui allouer ou non du matériel. Son autonomie est donc limitée.

Bouc émissaire

Stopper les activités de Frontex risquerait de provoquer un retranchement des politiques d’immigration nationales et l’abandon d’une solution collective européenne. Cela amènerait à une compétition entre Etats membres et à davantage d’opacité sur leurs pratiques. Après tout, lorsque le Défenseur des droits de l’homme épingle les abus de la Police aux frontières (PAF), personne ne demande l’arrêt de ses activités.

Frontex est un bouc émissaire facile, créé par nos gouvernants pour les opinions publiques. Ne tombons pas dans ce piège ! La société civile doit continuer son rôle inestimable de chienne de garde. Cependant, il faut être constructif et s’interroger sur les raisons de tant d’obsessions et de fantasmes. Plutôt que d’arrêter ses activités, Frontex doit se transformer en un véritable corps européen de gardes-frontières, avec plus de moyens, d’indépendance et de contrôle démocratique. Il s’agit d’ancrer une éthique et un éthos professionnels à travers une formation commune. Les capacités humanitaires de sauvetage en mer et la facilitation de l’accueil des demandeurs d’asile devraient également être au cœur des préoccupations de cette entité. Des initiatives parallèles telles que la facilitation de l’immigration légale vers l’Europe ainsi que l’ouverture de centres européens de demande d’asile dans les pays sources permettraient d’endiguer l’industrie des passeurs.

Toutefois, sans la coopération des pays sources, dont les pratiques de contrôle des frontières sont également contestées, ces idées sont irréalistes. Supprimer Frontex n’est pas une panacée. Il faut continuer d’informer le public et préconiser un dispositif humanitaire et diplomatique novateur et de grande ampleur. Ce plaidoyer doit être défendu auprès de la nouvelle Commission européenne et de Federica Mogherini, la nouvelle Haute Représentante pour la politique étrangère et de sécurité de l’Union européenne.

Sarah Wolff, maître de conférence à Queen Mary University of London.

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