L’Europe doit réconcilier Friedman et Keynes

Dans un monde globalisé, la marge de manoeuvre d’un Etat est réduite en raison des contraintes institutionnelles et structurelles qui s’exercent sur lui, a fortiori au sein de l’union monétaire européenne.

Le temps des politiques unidimensionnelles paraît révolu. La politique économique d’un Etat de la zone euro doit désormais s’apparenter à une poupée russe, chaque volet s’emboîtant dans un volet qui en même temps l’inclut et la dépasse.

L’économiste américain Milton Friedman (1912-2006) suggérait de faire face à la déflation en jetant de la monnaie d’un hélicoptère (The Optimum Quantity of Money and Others Essays, Chicago, Aldine 1969).

Il est vrai que, sans la création massive de liquidités à laquelle se sont d’ailleurs livrées ces dernières années certaines banques centrales, en premier lieu la Réserve fédérale américaine (Fed), la crise bancaire aurait été beaucoup plus brutale et la récession encore plus profonde.

Cette politique ne paraît pas toutefois de nature à susciter une reprise durable de la croissance.

« TRAPPE À LIQUIDITÉ »

Compte tenu à la fois de leur surendettement et de la faiblesse de la demande, les entreprises ne sont en effet pas tentées d’emprunter pour accroître leurs investissements, aussi bas que soient les taux d’intérêt qui leur sont proposés. C’est la version moderne de la « trappe à liquidité » décrite par le Britannique John Maynard Keynes (1883-1946).

Quant aux consommateurs, ils préfèrent, eux aussi, se désendetter plutôt que de consommer davantage. La conjonction d’une abondance de liquidité et d’une faiblesse de la demande amène les détenteurs de capitaux à investir dans des placements improductifs (immobilier, titres spéculatifs) sans effet sur le raffermissement de l’appareil de production.

Keynes proposait, lui, de payer des chômeurs pour creuser des trous et d’autres pour les combler. L’effet d’une telle politique sur le soutien de la conjoncture est moins problématique dans la mesure où elle entend alimenter directement le pouvoir d’achat des ménages et donc la demande. Mais, elle se heurte à des obstacles qui paraissent insurmontables.

D’une part, au sein de l’Union européenne (UE), une politique de relance qui se substituerait à l’austérité buterait sur les contraintes institutionnelles imposées par les traités européens, contraintes d’autant plus fortes que l’endettement des Etats est plus important.

D’autre part, dans une économie ouverte, toute relance de la demande risque d’entraîner l’apparition – ou l’aggravation – du déficit commercial… sauf pour les pays qui disposent d’une marge de manoeuvre conséquente en raison de leurs excédents courants, comme c’est le cas pour l’Allemagne et, dans une moindre mesure, pour les Pays-Bas.

POUR UNE STRATÉGIE COMMUNAUTAIRE

Une politique de relance doit donc être orientée vers un renforcement de l’appareil de production. L’Etat peut décider des investissements publics allant dans ce sens. Il peut aussi réduire sensiblement l’imposition des entreprises qui procéderaient elles-mêmes à des investissements visant à renforcer leur productivité.

Mais les effets bénéfiques d’une telle politique ne pourront se faire sentir qu’à moyen ou long terme. Dans un premier temps, la politique de relance se heurtera donc à la contrainte extérieure évoquée précédemment. Elle devrait donc être entreprise au niveau européen. Elle pourrait se composer d’une coordination des stratégies économiques nationales, mais également d’une politique véritablement communautaire.

Tout d’abord, chaque Etat devrait contribuer au soutien de la croissance de la zone en fonction de la marge de manoeuvre que ses comptes extérieurs lui assurent.

Keynes préconisait que, parallèlement aux contraintes pesant sur les pays en déficit, d’autres contraintes s’exercent sur les pays excédentaires. Les nouvelles règles de fonctionnement de l’Europe (dites « six-pack ») prévoient déjà que les pays ne doivent pas avoir d’excédent extérieur excessif (supérieurs à 6 % du produit intérieur brut).

Mais, les restrictions à l’adoption de sanctions à l’encontre de pays excédentaires sont telles que cette règle est vouée à n’être qu’une pétition de principe. La mise en oeuvre d’un véritable mécanisme de rééquilibrage des balances courantes ouvrirait la voie à une politique coordonnée, les pays excédentaires étant invités à relancer leur économie et à tirer, ce faisant, la croissance de la zone euro.

SOUMIS À UN CONTRÔLE POLITIQUE

Parallèlement au rééquilibrage des politiques nationales, une stratégie communautaire serait mise en oeuvre. Les pays de la zone euro devraient accepter une règle d’équilibre de leur budget de fonctionnement, correspondant aux voeux de l’Allemagne et des Etats qui la suivent, en échange de la prise en charge par un budget européen étoffé du financement d’investissements visant à muscler l’appareil de production des Etats membres.

Ce budget serait financé par des crédits à long terme et à faible taux d’intérêt émis par la Banque centrale européenne. Ils ne seraient remboursables que quand le taux de croissance de la zone euro dépasserait un certain niveau et que les recettes publiques augmenteraient en conséquence.

Compte tenu de l’importance qui serait ainsi impartie au budget européen, on imagine mal qu’il ne soit pas soumis à un contrôle politique, soit du Parlement européen, soit d’un ministre des finances de l’UE, amorce d’un véritable gouvernement communautaire.

Le blocage auquel se heurte une reprise de la croissance est donc moins économique que politique.

Il ne vient pas seulement des présupposés quelque peu dogmatiques de l’Allemagne et des pays du « Nord » qui veillent à l’application rigoureuse de règles communautaires pour le moins discutables. Ce sont les peuples que cette application condamne à l’austérité qui se montrent les plus hostiles à tout nouveau transfert de souveraineté. Ce qu’on peut comprendre, à première vue.

Sauf que, sans un tel transfert, un budget européen ayant la masse critique nécessaire pour induire une politique de croissance à l’échelle européenne n’est guère concevable. L’UE risque donc de s’enfoncer durablement dans la crise parce que le remède, qui suppose un approfondissement de la construction européenne, est perçu aujourd’hui comme la source du mal et non le moyen de le combattre.

Par André Grjebine, Sciences Po-Centre d’études et de recherches internationales.

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *