L’Europe doit se doter d’un référentiel de l’éthique du numérique

En inventant le code binaire, en 1847 (système de Boole),l’être humain n’avait certainement pas envisagé qu’il deviendrait lui-même une suite de 0 et de 1. Aujourd’hui, les algorithmes sont omniprésents, intrusifs, et n’ont aucun scrupule à entrer dans l’intimité des personnes. Cette transformation digitale introduit alors un changement de repères contextuels et de perspectives axés sur l’information et sur son potentiel de valorisation financière. Dès lors, ces innovations technologiques entraînent irrémédiablement des questionnements éthiques et moraux relatifs au bien-fondé, à la sécurité, à la non-discrimination, au libre arbitre, à la confidentialité, aux biais et à l’autonomie de celles-ci par rapport à l’être humain. Dans ces conditions, nous avons la conviction que, pour appréhender et accompagner cette révolution digitale, il faut raisonner en transversalité – en continuum – et non en silo, car tout s’articule et s’entremêle au sein d’un système socio-technologique. C’est à ce moment-là qu’une approche éthique prend tout son sens !

Depuis le siècle des Lumières et l’émergence de l’Encyclopédie, les civilisations humaines ont eu tendance à séparer, et à isoler – pour ne pas dire à confronter – les sciences exactes (mathématiques, physique, chimie, etc.) des sciences humaines et sociales (SHS, philosophie, sociologie, anthropologie, etc.). Aujourd’hui, quand les spécialistes des SHS réfléchissent et parlent d’un monde numérique qui leur échappe, les experts scientifiques, eux, élaborent des innovations techniques sans prendre réellement conscience de leurs impacts et leurs conséquences sur la société. A notre sens, la principale faiblesse relative au digital se situe bien là !

En conséquence, sans contribution décisive et moderne de la communauté scientifique, cela revient à laisser la question du sens, de la légitimité et de la responsabilité des systèmes numériques uniquement à quelques acteurs prédominants du marché qui n’ont ni pour vocation ni qualité de penser au bien de l’humanité. Les grands penseurs d’un autre temps comme Platon, Pascal, Aristote ou Descartes, qui étaient à la fois de grands scientifiques et philosophes, n’existent plus ! Dorénavant, le philosophe scientifique est devenu une espèce en voie de disparition, voire déjà éteinte. Dans cette période qui renonce à penser globalement et simultanément l’innovation, la technologie et le sens, il nous paraît donc essentiel de (ré-)instruire, de former et d’orienter, d’une part, les scientifiques vers les SHS afin de les ouvrir à des réflexions fondamentales pour le bien-être de notre société contemporaine et, d’autre part, les philosophes vers les sciences exactes pour améliorer leurs connaissances relatives à une humanité digitale.

« Science sans conscience… »

A bien y réfléchir, pour avoir un raisonnement éthique bien structuré, il faut être cartésien et rigoureux d’un point de vue de la méthode et de l’architecture ! Dans ces conditions, un demi-millénaire après les derniers grands intellectuels pluridisciplinaires qu’étaient François Rabelais (« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ») et Léonard de Vinci (« Faire pour penser et penser pour faire »), nous pouvons constater que leurs maximes sont plus que jamais d’actualité ! Il semble donc clair qu’il faut s’efforcer de revenir à une perception transversale et holistique pour répondre à la question suivante : comment aborder le monde actuel et à venir ? La pluridisciplinarité et la coordination doivent alors de nouveau s’imposer face à l’hyperspécialisation due en grande partie à la mondialisation et à la concurrence internationale afin d’accompagner et de renforcer cette humanité digitale qui se profile à l’horizon.

Il faut donc réussir le mariage entre le numérique et l’éthique, en instaurant un pont entre les deux jusqu’à ne plus les distinguer. Le « et » se transforme en « est ». Cette approche centrée sur l’ethics by design (conception numérique responsable) dès la conception permettra ainsi d’encadrer de manière positive et sans peur irrationnelle l’innovation technologique. Dans ce contexte, il paraît essentiel de mettre en place un référentiel européen de l’éthique du numérique afin de constituer un socle commun de responsabilités, de prises de conscience et d’actions simples relatives à l’impact social et écologique du digital. Ce référentiel partagé se composerait alors de principes, de règles, de préconisations éthiques dont l’objectif serait d’apporter de la confiance aux citoyens face à l’expansion du digital.

Finalement, quelques siècles après le mouvement culturel européen aboutissant à l’émergence du siècle des Lumières qui proposait de dépasser l’obscurantisme et de promouvoir les connaissances, l’Europe pourrait de nouveau être l’initiatrice d’une nouvelle vision plus transversale et de normalisation relative à la transformation numérique, dont le mot d’ordre pourrait être – en ce 500e anniversaire – « numérique sans éthique n’est que ruine de l’humanité ». Cette révolution digitale entrerait alors dans un siècle que l’on pourrait nommer le siècle « des intelligences ». D’ailleurs, quand on y pense, « être une lumière » signifie bien « être intelligent » !

Jérôme Béranger, fondateur du label éthique pour l’exploitation des big data ADEL, chercheur (PhD) associé à l’Inserm 1027, équipe Bioethics, université Toulouse-III, auteur de plusieurs ouvrages, dont Le Code éthique algorithmique (ISTE Editions, 2018) ; Dominique Pon, directeur de la clinique Pasteur à Toulouse, responsable du chantier numérique gouvernemental du plan Ma santé 2022 ; Stéphane Oustric, médecin généraliste et professeur des universités, président du conseil départemental de la Haute-Garonne de l’ordre des médecins, délégué national des données de santé et aux numériques pour le conseil national de l’ordre des médecins.

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