L’Europe ne doit pas sous-estimer les dangers qui peuvent venir du Yémen

Le prince héritier saoudien, Mohamed Ben Salman (« MBS »), qui effectue une visite officielle en France, s’est lancé dans un ambitieux projet de modernisation de son royaume. Il a pris des décisions visant à libéraliser la société et l’économie saoudiennes sur le modèle de ce que son homologue et mentor, Mohammed Bin Zayed, est en train d’établir aux Emirats arabes unis. Mais « MBS » veut aussi adosser ses réformes à une clarification au niveau régional.

Sa stratégie est de maintenir son pays comme pilier de stabilité dans la péninsule Arabique et, plus largement, au Moyen-Orient. Cette volonté politique forte passe par un contrôle de la situation au Yémen pour empêcher, d’une part, l’implantation durable dans le nord du pays du compétiteur qu’est l’Iran qui soutient les rebelles houthistes et éviter, d’autre part, l’ancrage d’Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA) qui s’est replié dans les vastes zones désertiques du sud du pays.

Risque d’embrasement

L’actuelle tragédie humanitaire au Yémen et les soubresauts des différentes guerres qui s’y déroulent pourraient gommer dans l’opinion publique française un élément essentiel à la compréhension globale et au règlement de la situation ; à savoir la nécessité impérative de détruire ces bases qaidistes. Cette lutte n’est pas dissociable du contexte, car elle est au cœur des enjeux stratégiques de la région.

Non seulement, il faut combattre aujourd’hui cette organisation terroriste, car ce combat conditionne largement la réussite des opérations de secours aux populations sur le terrain, mais il faut également trouver les moyens de l’éradiquer pour permettre à ces mêmes populations d’envisager l’avenir dans un pays pacifié et de ne plus dépendre à terme de l’aide alimentaire mondiale.

Les conflits au Yémen sont compliqués. Sur le plan intérieur, c’est un mélange de luttes de pouvoir entre plusieurs prédateurs locaux (dont le premier d’entre eux, l’ancien président Ali Abdallah Saleh, a été assassiné le 4 décembre), d’antagonismes tribaux aux dimensions confessionnelles (sunnites-chiites) et d’une revendication indépendantiste (Yémen du Sud). Au plan régional, depuis trois ans, c’est une lutte d’influence entre les monarchies arabes du golfe et la République islamique d’Iran. Ces conflits se déroulent dans un contexte de terrorisme endémique, d’Etat failli et, désormais, de famine et de pandémies (cholérique, entre autres).

Au risque d’un embrasement incontrôlable de toute une zone, ce qui se passe au Yémen revêt donc un enjeu international, car ce pays se trouve à un carrefour géostratégique essentiel pour l’économie mondiale. Il contrôle, en effet, le détroit de Bab-El-Mandeb, ce goulot entre la péninsule Arabique et la corne de l’Afrique, par où transite environ 35 % du commerce maritime mondial. Al-Qaida ne s’y est pas trompé, le Yémen est « le maillon faible » qu’il lui faut maîtriser pour accroître et consolider ses objectifs terroristes dans le monde.

Les pays européens concernés

Les pays de la coalition arabe, principalement l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, sont évidemment les premiers concernés ; car AQPA cherche à renverser les systèmes politiques respectifs de ces pays pour saper l’équilibre politique de la péninsule et, par conséquent, porter atteinte aux intérêts bien compris de la communauté internationale qui a besoin du pétrole et du gaz en provenance de la région pour alimenter l’économie mondiale.

Les Etats-Unis s’impliquent militairement à leurs côtés par le déploiement de forces spéciales et de drones. Ils n’oublient pas l’attentat contre le destroyer USS Cole en 2000 à Aden (dix-sept morts) ou les tentatives d’attentats en 2010 par l’intermédiaire de colis piégés à bord d’avions au départ du Yémen et à destination des Etats-Unis. Al-Qaida les a revendiqués.

L’Europe ne doit pas non plus sous-estimer les dangers potentiels qui peuvent venir du Yémen. C’est un conflit lointain, certes, et aujourd’hui un drame humanitaire. Mais si nous laissons pourrir la situation sur place au bénéfice d’AQPA, les conséquences pourraient être catastrophiques.

Tous les pays européens sont donc concernés, car Al-Qaida a montré qu’elle peut y commanditer des attentats. Cette organisation terroriste veut, en effet, ne l’oublions jamais, détruire les valeurs démocratiques partout et par tous les moyens. La France, quant à elle, doit se souvenir que l’un des frères Kouachi a évoqué Al-Qaida au Yémen lors de l’attentat contre Charlie Hebdo.

Indignation justifiée mais insuffisante

Comme toutes les guerres, celle qui se déroule actuellement au Yémen est une guerre sale. Elle donne lieu à des débordements, des abus et des crimes venant de tous les bords. Elle occasionne des souffrances terribles pour les populations, en particulier les enfants. Mais l’urgence humanitaire actuelle ne doit pas faire oublier que rien ne sera réglé au Yémen si AQPA est en mesure, le moment venu, de « tirer les marrons du feu » et si on laisse cette organisation terroriste s’enkyster dans des régions inexpugnables et prendre plus ou moins le contrôle du pays.

L’indignation mondiale face à la crise humanitaire au Yémen est donc parfaitement justifiée. Il faut porter secours, très vite, aux millions de Yéménites affamés et la crédibilité de la communauté internationale est engagée. La réouverture des ports et des aéroports pour acheminer l’aide internationale est un premier signe encourageant.

Notre indignation n’est pourtant pas suffisante, car la distribution de nourriture et de médicaments aux populations ne va pas résoudre la crise protéiforme qui en est la cause. Surtout si on laisse AQPA en embuscade au Yémen. Non seulement il faut pousser à un règlement politique de la crise actuelle, mais il faut aussi anticiper l’avenir en éradiquant la capacité de nuisance d’Al-Qaida.

Nos approvisionnements énergétiques dans les années qui viennent en dépendent. Nourrir, soigner, aider à reconstruire un pays en ruine va nécessiter des efforts financiers considérables – des pays limitrophes d’abord – qui ne seront efficaces que dans le cadre d’un pays et d’une zone dans lesquels la sécurité sera assurée sur le long terme.

Par François Frison-Roche, politologue, chercheur au CNRS, CERSA, université Paris-II.

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