L’Europe, pour changer l’ordre mondial

Une autre idée de l’Europe a toujours été nécessaire, mais elle est plus vitale que jamais. Comment y contribuer ? Ce devrait être l’une des principales questions du moment. Car il n’est plus possible de jouer avec les spectres. Bruxelles est devenu un repoussoir qui, comme «Washington» aux Etats-Unis, désigne aux peuples, dans la bouche des démagogues, un adversaire et non un soutien, une bureaucratie et non une démocratie. Le Brexit a été le premier des scénarios impossibles en principe à se réaliser en fait, et le problème avec cette sortie de l’Union européenne, ce sont justement les spectres qu’elle a réveillés et pas dans les landes brumeuses de l’Ecosse, au contraire, puisqu’elles y résistent, mais au cœur des Cités. Que l’on sorte de l’Europe, il est mille façons d’en parler qui sont légitimes. Mais que ce soit au nom du racisme et de la xénophobie, en refoulant les «migrants» et en décomptant les expatriés pour en faire une monnaie d’échange, tous les Européens, même ceux qui sont politiquement antieuropéens, devraient se lever pour s’en indigner. Que les insultes xénophobes se généralisent dans Londres même et que les avocats de l’Europe craignent pour leur vie, l’inimaginable est là au cœur de nos villes.

Or, la seule raison valable de critiquer l’Europe, ce n’est, certes, pas son excès de générosité ! Ce n’est pas qu’elle ait accueilli trop de «migrants», c’est-à-dire de personnes chassées de leur monde dans le monde. C’est plutôt l’inverse. Et quelqu’un qui dirait sortons de l’Europe car elle n’a pas joué son rôle de puissance démocratique organisée, démultipliant les puissances de ses membres, on pourrait et on devrait l’entendre, pour avancer ensemble. Au lieu de quoi, on est pris dans le fantasme et une certaine réalité bureaucratique et on ne construit pas l’idée et surtout la réalité démocratique.

Or, l’heure n’est plus à la raillerie sur Bruxelles. Pour la première fois depuis que cette expression a été inventée (et c’était par un président américain, très précisément entre la chute du mur de Berlin et la première désastreuse guerre d’Irak), on assiste bien à un «nouvel ordre mondial». Et il n’est pas libérateur, c’est le moins que l’on puisse dire. L’instrumentalisation d’une fausse idée de la démocratie comme principe de cet ordre a fini par produire un ordre réellement antidémocratique et potentiellement fascisant. Nous risquons d’être pris dans l’étau entre les Etats-Unis du nouveau président (à quelques jours de l’investiture, nous n’arrivons toujours pas à y croire), et la Russie de Poutine, qui n’est que trop réelle. En principe et en fait, l’Europe n’a plus le choix, et est contrainte d’exister, de montrer une autre voie. Mais n’attendons pas que cela vienne d’un «Bruxelles» dont la réalité justifie en grande partie la critique, voire la caricature, même s’il s’agit de ne pas renoncer à le transformer, dans ses institutions et ses choix.

Il faut commencer autrement, dans chaque domaine (recherche, enseignement, discussion, journalisme, création, économie, écologie, etc.) à se constituer autrement. Faisons cette autre réalité de l’Europe dès maintenant, en mettant en commun diagnostics et problèmes, critiques et solutions. Il devrait y avoir un «Parlement intellectuel» (je veux dire, critique, savant, ouvert, informé, collectif, divers) et citoyen, d’une Europe qui vise à critiquer et à proposer, mais aussi et surtout à partager, à partager au double sens de connaître et de répartir, de partager les connaissances et les conséquences, les situations et les actions.

Partager une actualité qui est commune et diversifiée à la fois, et critique partout en même temps. Certains candidats à la présidentielle n’ont pas oublié l’Europe. Ils promettent de la relancer. Mais c’est encore pour y défendre une puissance dans l’Europe ou de l’Europe sans en penser les buts et les principes. Si nous ne manifestons pas pour ces derniers, si nous ne les manifestons pas en acte, on en restera là, et ce sont les antidémocrates européens qui tireront les fruits des défaillances de l’Europe et des Européens.

Il faut donc faire avancer l’idée et la réalité d’une organisation démocratique du monde face aux problèmes mondiaux, aux injustices et aux guerres, au numérique, aux pollutions (que l’on pense au désastre et au scandale européen sur les perturbateurs endocriniens), ou au climat. Ce n’est pas une abstraction mais une confrontation concrète qu’il faut faire avancer en confrontant et en étudiant les différents contextes, ici et là, en Hongrie, en Pologne, en Allemagne, et bien sûr en France et ailleurs.

Le mot Europe a été idéalisé un peu vite autrefois, y compris par les philosophes, sans interdire pour autant l’esclavage et la colonisation. Il a été ensuite un étendard y compris du nazisme lui-même. Il est sorti fragile et prometteur des ruines de la guerre, puis a couru le risque de se replier sur ce centre trop opaque qui risque de nous échapper et de tout défaire avec lui. Lui donner un nouveau sens, sans attendre cela des autres, tout en leur demandant, est notre tâche commune, dès maintenant.

Frédéric Worms, philosophe et professeur de philosophie contemporaine à l’École normale supérieure française.


Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Anne Dufourmantelle et Frédéric Worms.

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