L’Europe se laissera-t-elle dicter sa conduite par des mafieux?

Dans le système libéral «idéal» des banques, en cas de «mauvaise fortune», les actionnaires puis les créanciers et enfin les déposants doivent payer. Mais alors, que se passe-t-il à Chypre?

Les contribuables européens sont sollicités. Une première estimation, probablement vouée à être largement dépassée, chiffre leur apport à 10 milliards d’euros, alors que 6 milliards d’euros sont demandés en interne aux banques. Qui va bénéficier des milliards des contribuables européens?

Dès novembre 2012, Der Spiegel divulguait un rapport des services secrets allemands, qui concluait qu’un sauvetage à l’irlandaise des banques chypriotes serait un cadeau aux oligarques et aux mafieux russes. Les Russes détiennent dans les banques chypriotes, selon Moody’s, quelque 30 milliards d’euros de dépôts et sont débiteurs, selon Morgan Stanley, pour environ 50 milliards d’euros. Parmi eux, par exemple, l’oligarque Dmitry Rybolovlev, blanchi d’une accusation de meurtre après onze mois de prison et rétractation d’un témoin, est actionnaire de la Banque de Chypre à hauteur de 10% du capital. Les banques chypriotes sont, à l’évidence, sous influence russe.

Par ailleurs, les dirigeants de ces banques ont eux-mêmes largement «tiré profit» de leurs institutions: le rapport semestriel officiel 2012 de la Banque de Chypre chiffrait à 235 millions d’euros les prêts aux proches des dirigeants de la banque et à leurs entreprises. Selon la presse grecque, la Banque de Chypre et la banque Laïki ont effacé des millions d’euros de dettes ces cinq dernières années, au bénéfice de députés, de proches ou de sociétés liées à des personnalités politiques. Le ministre des Finances chypriote, ancien directeur, jusqu’en 2012, de la deuxième banque du pays, la banque Laïki qui vient d’être liquidée, vient de démissionner le 2 avril 2013. Il avait déclaré que les «banques, de temps en temps, font le choix de récupérer ou non l’argent qu’elles ont prêté». «Ces pratiques ne sont pas rares», a-t-il ajouté.

Dans le premier plan de sauvetage, The Economist explique que le gouvernement chypriote lui-même a voulu faire main basse sur les économies de la grand-mère chypriote.

La BCE a exigé, elle, de protéger les obligataires pour les rassurer et éviter la hausse des taux pour les prochains pays en crise, comme l’Italie. Pourtant, le plan réalisé dans l’urgence en un week-end par la troïka (FMI, CE et BCE) semble avoir été conçu pour laisser l’argent sale échapper aux mailles du filet.

Pour être efficace, la troïka aurait dû exiger la destitution des directeurs de chacune des banques déficientes, nommer des directeurs provisoires pour prendre un contrôle immédiat et évincer les actionnaires.

La réalité a été bien différente. Des banquiers et des conseillers fiscaux ont passé le week-end du 24 mars à Chypre pour recevoir les clients et organiser la fuite des capitaux pendant que la troïka restait à Bruxelles.

Malgré la fermeture officielle des banques, selon La Tribune, «certains clients VIP des banques locales auraient bénéficié d’un traitement de faveur». La Banque de Chypre à Londres et sa filiale, la banque russe Uniastrum Bank, n’ont pas gelé les transferts de capitaux, d’où une évasion massive vers la Lettonie.

Le président de la Banque de Chypre n’a démissionné qu’après ces transferts massifs.

Incompétence? Corruption? Dans les banques, au gouvernement de Chypre, à la BCE, au FMI et à la Commission européenne? Les décisions sont collégiales, les plans d’action sont le plus souvent élaborés à huis clos. Il n’y a pas de responsable!

Le président chypriote, aujourd’hui soupçonné, a créé une commission d’enquête. Est-ce à la mesure des événements?

Les déposants vont pâtir de la gestion complaisante de la crise envers les mafieux. Le taux de prélèvement, initialement de 9,75%, va bondir à 60%, voire plus, et il faudra bien prélever sur les comptes de ceux qui n’ont pu faire évader leurs économies.

Le jeu trouble des Européens dans ce plan de sauvetage peut s’expliquer.

A la suite du programme de sortie de l’Allemagne du nucléaire, l’Europe est devenue dangereusement dépendante du gaz russe. Des contrats de gaz importants lient l’Allemagne à la Russie depuis 2005, signés sous l’ancien chancelier Schröder, un proche de Poutine, engagé en 2009 par la société russe Gazprom pour présider le conseil de surveillance de North-EuropeanGas Pipeline.

Chypre, malgré ses difficultés actuelles, possède un atout majeur: Aphrodite, le plus gros des gisements de gaz découverts au large de Chypre au cours de ces dix dernières années, estimé à plusieurs centaines de milliards d’euros. La banque russe Gazprombanka avait proposé, heureusement sans succès, une aide financière à Chypre en échange de licences de production.

D’un point de vue stratégique, l’Europe a préservé ses intérêts puisque le parlement chypriote vient de créer un fonds souverain pour que les premières recettes gazières soient utilisées prioritairement au désendettement. D’un point de vue éthique, une part des biens communs des Chypriotes se substituera aux taxes non perçues sur les dépôts russes mafieux évaporés.

Selon Les Echos, la filiale de la banque semi-publique russe VTB, qui gère les fonds des nombreuses sociétés proches du Kremlin, a été préservée par le plan européen, ce qui explique la mansuétude de la Russie vis-à-vis de ce plan.

La Russie est le pays où 500 milliards d’euros de flux illégaux de capitaux ont nourri le crime et la corruption au cours des 20 dernières années. Vladimir Poutine a été l’invité d’honneur d’Angela Merkel à la grande Foire industrielle de Hanovre. Nos relations sont étroites. Entre intérêts et menaces, l’Europe se laissera-t-elle dicter sa conduite par des mafieux?

Nous, Européens, sommes des idiots, des idiots qui laissons les mafias gouverner l’Europe. Nous sommes ces idiots au sens étymologique du terme «idiốtês» qui, en grec ancien, qualifie un homme vulgaire qui ne participe pas à la vie politique de sa cité.

La nécessaire réduction de l’activité des mafias passe par une meilleure information des citoyens, leur participation à l’élection de dirigeants intègres, qui rendront publiques les décisions et les noms des personnes responsables de leur bonne exécution.

Idiots? Jusqu’à quand?
Denis Dupré, Titulaire de la chaire Managers responsables, enseigne la finance et l’éthique à l’Université de Grenoble (IAE et Grenoble INP Ensimag).

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