L’Europe, seule sage parmi les fous ?

L’augmentation des dépenses militaires de la Chine, de la Russie et de l’Inde a des causes et, sans doute, des conséquences différentes dans chaque cas, mais aboutit à une configuration globale, surtout si on ajoute le réarmement de pays émergents comme celui du Brésil et si on la compare à la tendance américaine et surtout européenne à la diminution des mêmes dépenses.

Le cas le plus simple est celui de la Chine. Celle-ci poursuit son ascension à la fois économique et militaire. Cette dernière s’accélère en même temps que la rhétorique qui l’accompagne. Le but lointain, pour la Chine, est de se rapprocher de la parité avec les Etats-Unis et le but immédiat de s’assurer le contrôle de son environnement maritime, défini de manière aussi large que possible. Mais la part des dépenses militaires, difficile à chiffrer exactement, semble encore rester relativement modeste.

Le cas de la Russie est beaucoup plus complexe. Elle poursuit depuis 2008 un plan de modernisation de ses forces armées dont la guerre de Géorgie avait montré l’état assez piteux. Mais l’annonce récente par Poutine du doublement du budget militaire et la rhétorique martiale et anti-occidentale qui l’accompagne ont une signification doublement politique. Sans doute, en présence de la crise de confiance interne à laquelle il fait face, et de la proximité des élections, Poutine veut-il apparaître comme l’homme fort face à un monde hostile, protecteur de la patrie en danger et restaurateur de la puissance passée. Mais cela correspond, plus profondément, à son tempérament et à son ambition constante d’obliger l’Occident à compter avec lui, ne fût-ce que par sa force de nuisance. Il montre aussi le caractère limité, sinon illusoire, du “reset” avec les Etats-Unis, du “partenariat stratégique” de la Russie avec la France et de la musique européenne  de Dmitri Medvedev. Plus concrètement, c’est une mauvaise nouvelle pour la Syrie, ainsi que pour les voisins ex-soviétiques de la Russie.

Le cas de l’Inde est très différent. Comme l’Europe, l’Inde est une grande puissance économique mais dont l’efficacité en matière de défense et de sécurité n’est pas à la hauteur de son potentiel. Contrairement à l’Europe et aussi à la Chine et à la Russie qui ne sont aujourd’hui menacées par personne, elle doit faire face à des défis multiples en matière de sécurité : des relations ambiguës avec la Chine et franchement antagonistes avec le Pakistan, y compris, dans les deux cas, l’héritage de plusieurs guerres et de nombreuses escarmouches de territoires disputés ou en état de sécession virtuelle, une défense anti-terroriste mal organisée. En même temps, comme la Russie et la Chine, elle est jalouse de sa souveraineté et souhaite s’affirmer comme puissance mondiale et pas seulement régionale. Mais ce qui lui manque ce sont moins les armements qu’une organisation étatique et sociale plus efficace et moins corrompue.

Les Etats-Unis restent de très loin la puissance la mieux armée et la plus dépensière en matière d’armement. Cependant, la tendance y est à se désengager des expéditions lointaines comme celles de l’Iran et de l’Afghanistan. Le président Obama cherche à diminuer les dépenses militaires, l’une des causes principales de l’énormité du déficit budgétaire américain, mais se heurte à la résistance des candidats républicains et des industries d’armement. Les Etats-Unis pourraient par ailleurs se trouver entraînés dans d’autres aventures militaires en cas de conflit avec l’Iran.

L’Europe est seule, donc, à connaître majoritairement une diminution rapide de ses dépenses militaires. Faut-il sonner le tocsin ou l’appel aux armes ? Il est certain que globalement elle n’est exposée à la menace directe d’aucun Etat étranger, n’a pas de conflits territoriaux, et se trouve avant tout face à de grands problèmes économiques et sociaux, qui peuvent entraîner de sérieuses violences mais intérieures ou transnationales plutôt qu’interétatiques. Elle aurait bien tort d’essayer de se lancer à la poursuite de la Chine (dont la poussée rapproche ses voisins des Etats-Unis et incite Obama à se réinvestir en Asie), de Poutine (dont les forfanteries rappellent celles de Khrouchtchev qui ont fourni aux Etats-Unis l’occasion de lancer une course aux armements dont l’U.R.S.S. est sortie dépassée et ruinée), de l’Inde (qui serait mieux servie par un renforcement de sa sécurité intérieure et par une approche régionale plus constructive), voire des Etats-Unis endettés et démoralisés par leurs aventures extérieures.

Elle a, mieux que d’autres, appris la vanité des conquêtes et de l’exportation militaire de la démocratie. Elle a raison de vouloir représenter un modèle et un facteur de modération. Mais, comme disait Pascal, “celui qui est seul sage parmi les fous est plus fou que les fous”. Plus exactement, l’Europe n’a de chances d’être écoutée, de jouer son rôle politique et même économique, que si elle n’est pas exposée au chantage de ses concurrents ou de ses partenaires. Elle ne peut se sentir à bon droit en sécurité si elle se désintéresse des conflits sanglants dont elle est entourée. Dans un monde d’ambitions concurrentes et déchaînées, une puissance purement civile, “soft”, sans une dimension “hard”, peut certes inspirer confiance par opposition aux empires messianiques ou militaristes, mais risque, au moins autant, d’inspirer un dédain narquois ou apitoyé.

Par Pierre Hassner, chercheur associé Sciences Po au CERI.

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