L’exception libyenne

Au fil des reportages et des éditoriaux consacrés au “printemps arabe”, on en venait à oublier que le soulèvement régional avait été déclenché en Tunisie dans les derniers jours de l’automne 2010, puis que l’autocrate égyptien était tombé au cœur de l’hiver. L’été tirait à sa fin et les commentateurs s’interrogeaient déjà sur “l’enlisement” d’une contestation apparemment incapable d’ajouter un troisième dictateur à son palmarès. La victoire de l’insurrection à Tripoli ne relance pourtant pas en tant que telle le cycle des saisons révolutionnaires, elle s’inscrit, comme les autres manifestations de ce mouvement multiforme, dans le temps long d’un profond bouleversement, à l’échelle de l’ensemble du monde arabe.

Il faut, en effet, remonter quelque deux siècles en amont pour mettre en perspective cette intifada des peuples. La Nahda, la renaissance arabe, aspirait alors à secouer la tutelle de l’Empire ottoman comme à moderniser les sociétés. La Tunisie et l’Egypte étaient déjà à l’avant-garde de cette dynamique d’émancipation, que le partage des dépouilles coloniales finit par endiguer. Les régimes établis après les indépendances s’absorbèrent dans des querelles interarabes de plus en plus violentes, souvent justifiées au nom de la lutte contre “l’ennemi sioniste”.

On vit ainsi l’Egypte et l’Arabie saoudite se combattre sur le théâtre yéménite, puis une “guerre des ombres” déchirer les deux branches du parti Baas, installées au pouvoir à Damas et Bagdad.

La campagne de libération du Koweït, à laquelle l’Egypte d’Hosni Moubarak et la Syrie d’Assad père participèrent en 1991, sous l’égide des Etats-Unis, sanctuarisa les frontières héritées de la colonisation. Mais les cliques dirigeantes profitèrent de cette consolidation du cadre étatique pour mettre en coupe réglée leurs apanages respectifs. L’avidité relativement contenue des pères fondateurs de chacun de ces régimes ne connut plus de frein avec l’avènement d’une génération d’héritiers, aussi pressés que voraces. L’imbrication entre le parti hégémonique et les services de sécurité était d’autant plus incestueuse que le discours politique tournait à vide, masquant de moins en moins le pillage des ressources nationales.

La Libye du colonel Kadhafi était le modèle le plus achevé de cet arbitraire absolu, puisque le Guide avait abandonné toute responsabilité institutionnelle pour mieux se forger un système à sa mesure. La fiction d’un “pouvoir des masses”, supposée irriguer la Jamahiriya libyenne, valait en fait blanc-seing aux sinistres “comités révolutionnaires” dans l’oppression quotidienne de la population. Le dictateur de Tripoli, qui cachait ses talents de manoeuvrier sous ses foucades médiatisées, était ainsi parvenu à surpasser tous ses pairs despotes, avec plus de quarante et un ans de pouvoir sans partage. Cette résilience lui valait force inimitiés et son seul véritable allié arabe était le président tunisien Ben Ali.

C’est pourquoi Kadhafi a publiquement menacé la révolution tunisienne dès sa victoire du 14 janvier 2011. Les nostalgiques du bénalisme savaient pouvoir compter sur l’appui agressif de la Jamahiriya, et même les militaires égyptiens s’alarmaient des visées contre-révolutionnaires de leur voisin libyen sur leur territoire.

La chute du régime de Tripoli lève donc une hypothèque grave à l’encontre des expériences tunisienne et égyptienne, elle permet surtout au peuple libyen de renouer avec sa propre histoire, suspendue par le putsch du Guide en 1969. C’est sous le “drapeau de l’indépendance” que la rébellion a combattu, non pas pour restaurer l’ancien régime monarchique, mais pour rétablir la nation libyenne face au tyran qui l’a spoliée.

La révolution arabe est aussi singulière que l’était la Nahda inaboutie du siècle précédent, mais elle se décline, tout comme elle, au pluriel de multiples situations locales. La différence majeure entre ces deux vagues historiques est que les visées panarabes de la Nahda ne sont plus de mise aujourd’hui, car c’est dans le cadre de l’Etat-nation et de ses frontières postcoloniales que se joue le destin de chacun des mouvements contemporains d’émancipation arabe. La geste révolutionnaire est vécue comme une lutte de libération, avec ses martyrs, ses emblèmes et ses hymnes.

L’intifada démocratique résiste aux menées répressives des différents régimes par sa capacité à mobiliser, non pas des “masses” abstraites, mais des communautés concrètes, vivaces et enracinées. D’où l’embarras des observateurs face à des coalitions instables de partis et de syndicats longtemps clandestins, d’associations citoyennes, de tribus pugnaces, de confréries religieuses, d’exilés patriotes et d’assemblées villageoises. D’où la recherche aussi vaine que fréquente d’un “chef”, d’un “leader” à opposer au dictateur déclinant ou déchu.

La révolution arabe n’a que faire d’un dirigeant charismatique, ses héros et ses références sont des sans-grade, à l’image de Mohammed Bouazizi, le vendeur à la sauvette de Sidi Bouzid, dont l’immolation a enflammé le monde arabe.

Dans cette protestation populaire, la jeunesse, en arabe les chebab, joue partout un rôle moteur. Plus éduquée et mieux formée que la génération précédente, elle souffre cruellement de voir son horizon bouché par le népotisme et la violence de la caste dirigeante. Cette centaine de millions de jeunes Arabes partage sur les chaînes satellitaires ou les réseaux sociaux ses rêves, ses slogans et ses musiques. Grandie à l’ombre d’un même autocrate (ou de son fils), elle est en première ligne des manifestations de rue et elle paie un tribut exorbitant à la répression. Le défi est considérable pour l’intifada démocratique, car il ne s’agit rien de moins que de reconstruire par le bas une nation ravagée et humiliée par les brigandages du régime.

Pour accomplir une oeuvre aussi immense, la contestation arabe ne peut faire l’impasse sur aucune énergie, et cette démarche d’intégration nationale concerne aussi la mouvance islamiste, dont la seule certitude est qu’elle est partout minoritaire, hétérogène et réactive. Confronté à un tel défi, le régime tente systématiquement de diviser pour continuer de régner, il joue les régions, les tribus, les confessions les unes contre les autres, comme on l’a vu en Libye, au Yémen ou en Syrie, dans l’espoir de se poser en ultime recours.

Seuls les groupuscules djihadistes, paniqués par cette vague démocratique qui les prive de discours comme de programme, acceptent d’entrer dans le jeu dévastateur d’un pouvoir aux abois, lui fournissant par leurs provocations armées des arguments de circonstance.

On a entendu ainsi Mouammar Kadhafi, Ali Abdallah Saleh et Bachar Al-Assad agiter l’épouvantail d’Al-Qaida et de la subversion djihadiste pour justifier leur refus de toute concession. Ce n’est que la variation la plus récente de l’antienne sur “la dictature ou l’islamisme”, qui a tant servi ces autocrates à leur zénith, et elle trouve paradoxalement plus d’écho désormais dans les opinions occidentales que dans les sociétés concernées. Elle ne suffit plus à enrayer la montée du refus populaire et la diffusion de la dissidence citoyenne.

La dernière carte du dictateur acculé est, dès lors, la plus infâme : la guerre civile, déchaînée pour terroriser, punir et mater le peuple qui a osé lui résister.

C’est ainsi que Kadhafi, effaré par les succès de la révolution en Tripolitaine (à Misrata, à Zaouïa ou dans la capitale), invente la fable de la confrontation entre l’ouest et l’est de la Libye, le tout pour mieux écraser ses opposants sur l’ensemble du territoire.

Nous sommes alors à la fin de février et il faudra attendre trois longues semaines pour que l’intervention de l’OTAN sauve in extremis Benghazi et le coeur de la révolution libyenne.

Nul ne saura jamais si une intervention anticipée aurait pu écourter six mois de ruines et de souffrances. Mais il demeure indéniable que, même avec plus de sept mille raids aériens, l’action occidentale n’a joué qu’un rôle d’appui à une insurrection fondamentalement nationale.

Les autocrates, qui parient sur la guerre civile pour sauver leur trône, ne manquent pas de dénoncer en corollaire le “complot étranger”, dans l’espoir de disqualifier la contestation populaire. Bachar Al-Assad est passé maître dans de tels effets de manche et cette propagande pernicieuse n’est pas sans effet sur une population encore traumatisée par les conséquences désastreuses de l’invasion américaine de l’Irak (plus d’un million d’Irakiens ont trouvé refuge en Syrie ces dernières années).

C’est pourquoi les comités de coordination, les tansiqiyyat, qui structurent le soulèvement intérieur en Syrie, sont catégoriques dans leur triple refus : non à la violence, non à la confessionnalisation et non à l’internationalisation. Par ce triple non, l’opposition syrienne s’efforce de désamorcer les manipulations du régime, qui mise sur la sédition communautaire et l’ingérence étrangère.

Cela ne signifie pas que le monde doit rester passif face à la tragédie syrienne et les manifestants ont consacré un de leurs vendredis de protestation à la dénonciation du “silence international”. Mais les sanctions qu’ils appellent de leurs voeux ne peuvent, en aucun cas, ouvrir la voie à une intervention directe, qui consoliderait le régime au lieu de l’affaiblir. C’est dans le même esprit que les tansiqiyyat, malgré la sauvagerie de la répression, proscrivent le passage à une lutte armée qui ferait le jeu du pouvoir. La grandeur de la contestation syrienne est d’avoir pu globalement préserver cette discipline non violente : là réside le plus sûr atout de la Syrie de demain.

Au-delà des célébrations de la chute de Tripoli, le précédent de la révolution libyenne, du fait de la militarisation de son soulèvement comme de l’intervention occidentale, devrait donc rester une exception. Il en va de l’avenir de la révolution arabe, qui n’en est qu’à ses premières saisons.

Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po Paris. Historien et arabisant, ses recherches sur l’islam contemporain ont été publiées dans une douzaine de langues.

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