L’exil exige de bien doser sa visibilité

Je m’appelle Velibor Colic et je suis réfugié politique. Entre le ciel et la terre, j’occupe un espace de 104 kg et de 195 centimètres. Selon mes estimations, je suis trop sage, trop blond, beau et talentueux, trop intéressant et charmant pour être un migrant. Je suis polyglotte. Dans ma vie d’avant, j’étais parfois patriote. Depuis, je porte des lunettes.

J’écris dans les deux langues, le français et le serbo-croate. Mais il me semble que maintenant j’ai un accent, même en écrivant. C’est ainsi. Ma frontière, c’est la langue ; mon exil, c’est mon accent. J’habite mon accent en France depuis vingt-cinq ans. Tout une vie, en fait. Et je me sens bien, tellement bien qu’il m’arrive souvent de penser : tiens, je suis français.

Puis la crise financière de 2008 est arrivée et, avec elle, un regain de la peur des étrangers. On a commencé à me dire que je n’étais pas français. Depuis, je m’accommode aussi bien que je peux de ce regard que l’on porte sur moi et je surveille les Bourses du monde entier. Rien n’arrive pour la première fois, tout est dans cette terrible répétition. Alors, je vis, je regarde et je note. Mon nom de famille sonne comme une excuse. Mon prénom aussi. Je suis apatride. Une chose est sûre : je suis le numéro 35030002019-13/06/1964, comme l’indique mon titre de séjour. Je suis réfugié politique.

Je sais parler. Je sais aussi chanter, quand je veux – Georges Brassens et Adamo, Tombe la neige. Mon nouveau pays a vieilli avec moi ; il est confortable maintenant, comme des chaussures de l’année dernière. Je suis presque comme tout le monde : effrayé devant la violence faite au nom de Dieu, perdu devant la triste Méditerranée devenue un cimetière bleu, attendri parfois devant l’humanité. Mon univers mental est constitué de signes et de gestes : apprendre et oublier à la fois. D’abord apprendre, puis oublier. Séparément. L’exil est bipolaire.

Emotions clandestines

L’exil est une balance aussi. Mesurer le poids métaphysique de nos gains et de nos pertes. Comparer sans cesse. Inventer en même temps son passé et son avenir. Echanger la citoyenneté pour un « statut ». « Voilà, jeune homme, vous avez maintenant votre statut ! », m’a dit la dame de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Et tout cela avec une voix claire et un visage grand ouvert et souriant. Comme si elle m’annonçait que j’allais devenir père.

Il faut aussi bien doser et bien décortiquer la différence entre les mots « pays » et « patrie ». Entre la langue de l’enfance et celle de l’exil. Bien comprendre aussi, et gérer au mieux, nos émotions clandestines.

Sans surprise, mon premier changement a concerné la langue. Parce qu’un réfugié ne parle pas, il vit une langue. La joie de sauver sa propre vie a vite été remplacée par la peur. Où suis-je ? Illettré et « sans voix », pauvre et sans papiers, je commençais ma quête de verticalité d’un homme debout par la langue. Pas à pas. Piège après piège. Une anecdote après l’autre.

Au départ, j’avais probablement un petit avantage. Je suis un étranger « européen », invisible. Je suis étranger juste de par mon incapacité de parler la belle langue française. Réduit, anéanti, retourné dans l’illettrisme. Et c’était effroyable. Un homme qui ne dit jamais rien, qui ne sait rien, et qui est pauvre de surcroît, passe forcément pour un idiot. Un homme ombre : je prenais de la place, je me sentais insulté, inutile…

Verticalité retrouvée

Finalement, l’horizon s’est éclairci. Je suis devenu un homme qui peut parler, qui comprend et qui arrive, assez facilement, à se faire comprendre. Bingo ! Un mi-homme est devenu un Homo erectus, un vrai homme dressé, et un Homo sapiens par excellence. La verticalité retrouvée, comme une antichambre d’orgueil, de fierté et de courage. Une petite fenêtre entrouverte sur le monde.

Mon deuxième changement s’est inscrit dans l’espace. La France est un grand pays fait de chambres basses, de couloirs étroits et d’ascenseurs impraticables. J’avais l’impression d’habiter un flipper, un monde dangereux et anguleux. Mille fois mordu par un coin de la table, cent fois cogné par une porte trop basse, j’hésitais. Rétrécir, échanger mon 1,95 mètre contre 1,75 mètre, la taille moyenne ici. Où me procurer une panoplie complète de gardien de but de hockey sur glace ?

Finalement, le temps avait adouci les angles. Maintenant, je me déplace comme tout le monde. Ou presque. Actuellement, je suis armé, je suis protégé par mes trois airbags. Le temps, l’espace et la langue. Vingt-cinq années d’exil, plusieurs milliers de kilomètres entre mon pays natal et ma nouvelle vie, ainsi que la langue française. Qui me protège, qui me dédouane de mes peurs et de mes douleurs. A jamais dans ma langue maternelle.

L’exil exige. L’exil recommande de bien doser sa visibilité. Ne se faire remarquer que par les femmes, et non par la police. Tout un art. Devenir M. Tout-le-Monde, M. Ordinaire. Adoucir ses gestes. Raser sa barbe. Changer de coiffure – abandonner celle de l’Europe de l’Est pour une autre plus décontractée, plus « libre », à l’occidentale.

Transformations nécessaires

Ma transformation vestimentaire a duré plusieurs longues saisons. Hiver-printemps 1993-1994 : raccourcir progressivement les cheveux, ajouter un X supplémentaire au XXL de mes chemises. Printemps-été 1994 : se débarrasser des chaussures en carton, aussi connues comme les chaussures de cadavre et, en même temps, chasser les mots « vieux » et « usé » de mon vocabulaire. Les remplacer par le mot « vintage ». Automne-hiver 1994-1995 : mincir, mais pas devenir mince. Mentir, mais pas devenir menteur. Devenir définitivement un mannequin de seconde main. Et de la seconde chance.

Par contre, le chemin de la normalisation mentale fut un peu plus long. De 1993 à nos jours : apprendre à dire merci et pardon, tout le temps, à tout le monde. C’est poli. En fait, c’est plus que poli, c’est normal. De 1993 à nos jours : apprendre le silence. Se déplacer sans faire de bruit, manger en silence, parler doucement, écrire poliment. De 1993 à nos jours : redessiner les frontières. Accepter la géopolitique comme destin. Les gens ne vous demandent pas qui vous êtes ou comment vous allez. Mais tout simplement d’où vous venez. Je répondais parfois : « Je ne viens pas, je suis resté ici. »

Chercher, par tous les moyens possibles, la preuve que tu n’es pas une blague, une invention. Comme dans un rituel, noter et effacer les noms et les visages de tes chers défunts. Changer d’air et changer d’horizon. Troquer tes souvenirs pour un nouveau destin ; irrémédiablement, changer de l’eau de ton corps en vin. En côtes-du-rhône de préférence. Chaque matin, s’assurer que ta vie d’avant-exil était bel et bien réelle.

Dire, finalement, et non sans amertume, à Paris ou à Strasbourg, à Berlin ou à Amsterdam, mais aussi à Sarajevo et Mostar : « Non, je ne suis pas d’ici. » Parce que l’exil, c’est rarement une question de présence. C’est, presque toujours, une addition d’ombres, une histoire d’absence.

Velibor Colic, écrivain, est né en 1964 en Bosnie. Enrôlé dans l’armée, il déserte au début de la guerre, en 1992, puis est fait prisonnier. Cette même année, il réussit à s’enfuir et à gagner la France, où il vit et travaille depuis. A partir de 2008, il écrit en français – la langue de son exil. En 2014, l’Académie française lui a décerné le Prix du rayonnement de la langue et de la littérature françaises pour l’ensemble de son œuvre. Son dernier roman, « Manuel d’exil. Comment réussir son exil en trente-cinq leçons », est sorti chez Gallimard en 2016.

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