L’extravagant excédent allemand

En présentant ses prévisions économiques, la Commission européenne a mis en lumière un chiffre extraordinaire, d’aucuns diraient extravagant : le solde de la balance des paiements allemand. En 2012 et 2013, il a atteint le niveau record de 7 % du produit intérieur brut. Le franchissement du seuil de 6 % oblige, selon les traités, la Commission à déclencher une procédure d’excédent excessif ! On se demande avec gourmandise ce que le commissaire Olli Rehn, désormais bien connu pour ses rappels à l’ordre des pays en déficit, pourra obtenir du gouvernement allemand en la matière. Il est plus facile de blâmer la cigale que la fourmi…

L’excédent allemand est aujourd’hui le plus élevé du monde, devant celui de la Chine, loin devant celui de l’Arabie saoudite. Le Trésor américain a publié à son sujet, début novembre, un rapport extrêmement sévère, accusant l’Allemagne de nuire à la croissance européenne. Le rapport reprend un raisonnement qui est depuis longtemps au coeur des débats sur l’organisation du système monétaire international. Keynes, notamment, avait fait cette observation, lors de la conférence de Bretton Woods, en 1944 : si l’on attend du pays en déficit qu’il s’ajuste sans rien exiger de celui qui est en excédent, le résultat est la déflation.

Ironie de l’histoire, Keynes pensait qu’une monnaie supranationale résoudrait le problème. Lorsque deux pays partagent la même monnaie, expliquait-il, le pays en déficit est automatiquement refinancé par le pays en excédent. C’est de fait ce qui se passe, en partie, au sein de la zone euro. Les banques allemandes déposent leurs liquidités excédentaires à la Banque centrale européenne (BCE), lesquelles, à travers le système de paiement connu sous le nom de Target 2, sont prêtées aux pays du Sud. Mais le recyclage est beaucoup plus fragile que prévu par Keynes. Les banques espagnoles, par exemple, sont certes refinancées, mais, du fait du risque souverain, prêtent à leurs PME à des taux bien supérieurs à ceux dont bénéficient les PME allemandes.

Le mauvais chiffre du troisième trimestre dans la zone euro (0,1 % de croissance) montre qu’elle n’est pas tirée d’affaire. L’inflation est désormais à 0,7 %, loin de l’objectif de 2 %. Une inflation faible a certes un avantage de court terme : elle redonne du pouvoir d’achat aux salariés. L’année 2013 se traduira ainsi, contre toute attente, par une (faible) hausse du pouvoir d’achat des ménages français. Mais sauf à s’engager dans une spirale baissière continue, ce mécanisme touche vite ses limites. Une inflation trop faible fait augmenter le poids de la dette, tant des Etats que des firmes, et rend également beaucoup plus difficile la remise à niveaux des écarts salariaux entre les pays.

Comment échapper au risque d’une spirale déflationniste ? Idéalement, s’il existait un bouton pour le faire, il faudrait que les salaires allemands augmentent plus vite que les autres pour corriger les différentiels de compétitivité entre l’Allemagne et le reste de la zone euro. Cette proposition a le don d’exaspérer la Bundesbank, qui a catégoriquement rejeté l’idée. Ce n’est pas à l’Allemagne de mettre en péril son modèle, mais aux autres pays de suivre son exemple.

DES TAUX NÉGATIFS

“On ne demande pas au Bayern de perdre ses matches”, ajoute aussi Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des finances. Sauf qu’un pays n’est pas comme une firme ou une équipe de football. Dans un régime de change flottant, la monnaie d’un pays excédentaire s’apprécie pour corriger les déséquilibres sans que personne ne crie au scandale. En régime de change fixe, ce doivent être les prix et les salaires qui s’ajustent. David Hume, au XVIIIe siècle, faisait déjà le raisonnement suivant : un pays excédentaire subit une inflation plus forte, qui finit par annuler son avantage. Hume s’appuyait sur l’idée que les rentrées d’or du pays en excédent provoqueraient cette remise à niveau. Son idée centrale demeure juste : un pays plus productif qu’un autre gagne certes davantage, mais cela le conduit à dépenser davantage, pas à thésauriser ses excédents.

Le processus de convergence est certes en partie à l’oeuvre aujourd’hui. Les salaires allemands croissent plus vite qu’ailleurs, et la grande coalition entre Angela Merkel et le SPD devrait introduire un salaire minimum. Mais le processus marque le pas : l’inflation salariale a été inférieure à 2 % de juillet 2012 à juillet 2013, contre 3 % un an plus tôt. La crise appelle la crise… C’est ici que la BCE doit intervenir dans le débat. Comment peut-elle atteindre son objectif d’inflation ? La baisse des taux à 0,25 % annoncée jeudi 7 novembre est une bonne chose, mais il lui faudra aller plus loin. Il semble difficile de proposer des taux négatifs, mais c’est pourtant possible, en taxant par exemple les réserves excédentaires des banques. Elle pourrait aussi agir directement sur le crédit par une politique qui cherche à corriger le différentiel de taux d’intérêt qui s’est creusé entre les emprunteurs privés de la zone (la PME espagnole versus la PME allemande).

Corriger le biais déflationniste qui menace l’Europe exige un diagnostic clair et une action résolue. C’est pourquoi aussi le voyage à Berlin d’Olli Rehn doit être encouragé, politiquement et intellectuellement…

Daniel Cohen

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