L’histoire du Rwanda ne s’arrête pas au génocide de 1994

Ce 7 avril, une occasion nous est donnée de commémorer avec compassion toutes les victimes du génocide perpétré contre les Tutsis du Rwanda voici vingt ans tout juste. Les faits sont, dans les grandes lignes, connus. Dans les journaux, sur Internet, les témoignages se multiplient. La monstrueuse entreprise d’éradication fut déclenchée dans la nuit du 6 au 7 avril 1994, après que l’avion du président Juvénal Habyarimana eut explosé au-dessus de la capitale rwandaise Kigali, atteint par un missile. Des dizaines de milliers de Hutus abreuvés de ­propagande raciste et assassine tuèrent, trois mois durant, plusieurs centaines de milliers de ­Tutsis.

Pour autant, l’histoire ne s’arrête pas au génocide de 1994. D’un point de vue militant, il y a de quoi rager, vingt ans plus tard, face à la stérilité toujours aussi coupable de la communauté internationale dans d’autres contextes de violence organisée: Syrie, Corée du Nord, Soudan du Sud… D’un point de vue post-conflit, il serait également erroné de suspendre l’histoire du Rwanda au chaos de 1994: pour avoir vécu quatre années très récentes dans le pays, disons ici que le Rwanda n’a plus rien à voir avec le champ de bataille ensanglanté qu’il a dû être. Le pays des mille collines s’est reconstruit, et en bien.

Reste qu’au regard de l’entreprise de réconciliation que les Rwandais expérimentent au quotidien, un dernier point de vue, celui de l’historien, doit être ­entendu. Dire que l’histoire du Rwanda ne s’arrête pas au seul ­génocide, c’est rappeler que la fougue assassine de 1994 trouve ses fondements dans des actes de violence répétés tout au long du XXe siècle contre les Tutsis. Et c’est rappeler, aussi, que l’horreur dépassa amplement le projet d’extermination de ces derniers.

Qui sait qu’entre 1990 et 2000, la rébellion tutsie, alors dirigée par l’actuel président rwandais Paul Kagame, a tué de façon pla­nifiée et systématique des di­zaines – peut-être centaines – de milliers de civils innocents? Qui sait qu’en parallèle à l’amoncel­lement de cadavres des Tutsis, d’autres fosses communes furent régulièrement creusées pour dissimuler les corps de Hutus assas­sinés en rafale? Qui sait que les recrues de l’Armée patriotique rwandaise (l’APR, la rébellion en question) furent parfois aussi cruelles que les hordes de miliciens hutus lancés à la poursuite des Tutsis? Qui sait que plusieurs rescapés du génocide se sont à leur tour transformés en tueurs?

L’histoire est inconfortable lorsqu’elle nous impose des ­nuances. Lorsque le synopsis des grandes guerres délaisse une vision mécaniquement duale «bourreaux-victimes». Et lorsque le scénario de fin n’offre pas de quoi se réjouir. Ainsi, l’APR du ­président Kagame ne fut pas la «libératrice» providentielle du pays en juillet 1994. Quantité de Rwandais l’affirment. Certes, à défaut de Casques bleus, sa pénétration progressive dans le pays força les extrémistes hutus à battre en retraite. Mais il paraît acquis que, l’eussent-ils voulu, les rebelles auraient pu considérablement ­réduire les dégâts durant le déroulement du génocide. Surtout, les hommes de Kagame multi­plièrent les exactions contre des villageois rencontrés en chemin, au point que trois experts onusiens jugèrent approprié d’évoquer, dans un rapport de décembre 1994, l’existence de crimes parallèles aux «actes de génocide» attestés: «[…] Des meurtres de masse, des exécutions sommaires, des violations du droit international humanitaire et des crimes contre l’humanité ont également été perpétrés par des éléments tutsis contre des individus hutus» (Rapport d’experts S/1994/1405, Annexe; en anglais dans le texte).

Plusieurs enquêteurs internationaux, des ONG ou encore le ­Département d’Etat américain ont régulièrement mentionné la commission d’actes de violence systématiques et disproportionnés par l’APR dès le début de la guerre civile au Rwanda en 1990 jusqu’à la fin de la décennie. Mais encore faut-il savoir que de tels rapports existent! Trop attachés à saluer le «miracle» de la résurrection rwandaise, gouvernements et médias occidentaux choisissent, le plus souvent, de les passer sous silence. La justice, aussi, fut inéquitablement rendue. L’ancienne procureure du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) Carla Del Ponte n’a de cesse de le répéter.

Enfin, n’oublions pas les témoignages que nombre de Rwandais survivants des tueries de l’APR ont publiés dès la fin des années 1990 et continuent de partager. Des témoignages si effrayants que rien ne justifie qu’on les écoute moins que les récits des rescapés du génocide. Au Rwanda, pourtant, le régime en place – il est facile d’imaginer pourquoi – s’assure que seule l’histoire du génocide est disséminée, enseignée et commémorée. Des lois liberticides sont là pour jeter en prison le moindre débatteur. Les manuels scolaires cantonnent les Hutus dans le rôle des méchants. Les Rwandais se murent dans le silence. Seuls leurs compatriotes exilés se risquent à parler.

Au-delà des beaux discours, une véritable réconciliation ne s’opérera au Rwanda qu’au prix d’une relecture plurielle et démocratique du passé récent du pays. Dans la région des Grands Lacs comme ailleurs, une vision partiale de l’histoire joue contre la perspective d’une paix durable.

Grégoire Duruz, journaliste

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