L’histoire politique est utile pour lutter contre le populisme

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A la fin du mois d’août dernier, sous la plume de deux professeurs américains, le New York Times s’est ainsi demandé si le déclin de l’enseignement de l’histoire politique au niveau universitaire n’avait pas contribué à nourrir l’ignorance dont bénéficient aujourd’hui les tribuns de tout poil, prompts à asséner leurs «vérités» face à un public qui ne possède plus les armes pour comprendre les enjeux du débat.

L’histoire politique accablée par la défaveur

Dans leur article intitulé «Why Did We Stop Teaching Political History?», les deux auteurs constatent que la défaveur qui a accablé l’histoire politique a débouché sur un vide intellectuel dans lequel macèrent les discours les plus controuvés. Ils reconnaissent certes que la marginalisation progressive d’une histoire trop longtemps axée sur les seules évolutions diplomatiques, militaires ou partisanes répondait à un réel besoin.

La mainmise de la gauche: un prix lourd à payer

Dans les années 60, sous l’impulsion d’une histoire dite sociale ou économique, la recherche a intégré les passés des groupes minoritaires souvent négligés par une histoire qui se pensait exclusivement dans ses cadres nationaux. Mais le prix à payer fut lourd: l’enseignement des histoires nationales s’est effondré; or c’est dans ces structures que peut se comprendre le développement politique d’un Etat, dans sa confrontation avec les réalités qui l’entourent.

Les deux historiens américains ne relèvent cependant pas le contexte idéologique qui a présidé à ce virage. Cette «nouvelle» histoire, celle des «dominés» opposée à celle des Etats nationaux porteurs de la «tare» originelle de la Seconde Guerre mondiale, correspondait aussi à une montée en puissance décisive de la gauche dans les facultés d’histoire: dans la foulée, l’histoire politique «traditionnelle», portée sur les luttes de pouvoir au niveau national ou international, fut taxée abusivement de droite, car censément en porte-à-faux avec celles des forces sociales, jugées par la nouvelle «doxa» seule à même de dicter l’ordre du jour d’un avenir prétendument désidéologisé.

La gauche a façonné une histoire à son goût

Le résultat s’étend sous nos yeux. Tandis que les droites d’obédience libérale avaient déserté depuis belle lurette le terrain de l’histoire pour se concentrer sur les sciences économiques, la gauche s’est mise à façonner une histoire reflétant ses préoccupations et, surtout, larguant événements et dates, considérés comme des jalons d’une histoire sommée de s’écrire autrement. Tout ce qui était arrimé à la construction des Etats nationaux devait être balayé.

La chute du Mur de Berlin a provoqué une redistribution totale des cartes. Comment comprendre ce qui se passait avec les instruments historiographiques hérités des années 60 et 70? Comment saisir l’aspiration des peuples d’Europe orientale à la liberté alors que l’Union européenne abjurait les nations pour se rêver dans un inédit irénique? Dans ce hiatus se loge d’ailleurs le cruel malentendu dont souffre l’Union européenne aujourd’hui.

Comment l’histoire fut dénationalisée

Par-delà l’histoire politique classique, l’histoire des nations commença à être confisquée par tous les mouvements qui avaient choisi de raconter une histoire qui ne serait plus celle qui s’était imposée dans les discours officiels mais qui, même mythifiée, sonnerait doux à des oreilles malmenées par notre modernité, où crises économiques, perte de relais identitaires et révolutions technologiques rythmaient son déroulé.

«Dénationalisée», l’histoire en général fut, au mieux brevetée d’inutilité, au pire discréditée. Instrumentalisée par la gauche dès les années 60 puis récupérée par la droite conservatrice, l’histoire navigua à vue avant de se tourner à nouveau, mais bien tard, vers l’histoire politique, qui aurait dû être sa boussole par sa capacité à comprendre les mouvements de la société dans leur complexité.

Place à l’histoire transnationale

Au fil des années, l’histoire politique a recouvré ses esprits: le genre biographique s’est extirpé du seul créneau littéraire, l’histoire sociale a redécouvert l’importance des jeux politiques, l’histoire culturelle a osé de stimulantes synthèses. Et de talentueux historiens ont développé l’idée d’une histoire «transnationale», aujourd’hui à la mode, mais à raison: par elle, la frontière redevient un élément structurant, dans toutes ses dimensions.

Mais le travail n’est pas terminé. Comme le suggèrent les deux historiens américains, la connaissance de notre passé politique peut prévenir les mésusages de l’histoire et aider les politiciens à mieux se situer dans le présent. Les citoyens auront également les moyens d’apprécier les débats politiques dans leur véritable ampleur. Travailler sur l’histoire politique des nations, par nature globale, c’est consolider les fondements de nos démocraties désorientées!

Olivier Meuwly, historien et essayiste.

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