L’horizon compliqué du nationalisme basque

Avec 660 554 voix sur 1 131 485, et 48 sièges sur 75, les deux partis nationalistes basques se taillent la part du lion de l’électorat (58 %) de la communauté autonome basque d’Espagne. On aurait pu penser que la fin de la menace de l’ETA libérerait un vote non nationaliste basque, mais c’est l’inverse qui a lieu, ce qui produit douleur et incompréhension chez les familles des 829 personnes assassinées par l’ETA et les centaines de Basques ayant vécu pendant des années dans la crainte d’être le prochain mort. Cette victoire lève-t-elle pour autant un vent d’inéluctable indépendance ?

L’organisation ETA a “suspendu” l’usage du meurtre comme instrument de pouvoir parce qu’elle avait de plus en plus de difficultés à déjouer la répression des polices d’Espagne et de France, mais aussi parce que sa branche politique, Batasuna, se trouvait financièrement asphyxiée par l’interdiction légale de se présenter aux élections tant qu’elle serait associée au terrorisme. Les élus de la branche politique avaient pu également constater que les trêves leur étaient bénéfiques dans les urnes. La suspension des attentats est le résultat d’un rapport de force interne au mouvement ETA-Batasuna en faveur d’une politique sans assassinats, vue comme la seule à même d’éviter le collapse du mouvement dans son ensemble. On se trouverait donc devant le paradoxe que le succès du gouvernement espagnol et des associations contre l’ETA a contribué à l’essor de l’indépendantisme.

Bildu, coalition dite de gauche et antisystème, et le Parti Nationaliste Basque (PNV), démocrate-chrétien, que l’on peut au contraire classer dans les acteurs du système, partagent la même volonté d’indépendance. Pour les deux formations politiques, le sujet de la démocratie est le “peuple basque”, ce que révèle par exemple la formule de Laura Mintegi, candidate pour Bildu : “Il est temps de commencer à penser en tant que peuple, que pays“. Le PNV n’a jamais assumé que les citoyens menacés par l’ETA n’ont pas connu la liberté depuis la mort de Franco, ni que l’Etat espagnol est beaucoup plus démocratique que le mouvement totalitaire soutenant l’ETA au nom du “peuple basque”. Les deux branches du nationalisme partagent le sentiment qu’ils sont le “vrai” Pays basque et que les opposants au nationalisme basque sont, au contraire, anti-basques. Sur ce point, on peut dire qu’ils “chassent sur les mêmes terres” ; de fait, grâce au thème de la résistance contre l’Espagne, Bildu, coalition indépendantiste de gauche, fait de bons résultats dans une partie des communes rurales des provinces de Biscaye et d’Alava à la population vieillissante, où l’on s’attendrait plutôt à la domination sans partage d’un conservatisme nationaliste de droite.

Pourtant, si la résistance à l’Espagne (et à la France) est un thème qui peut rassembler en apparence ou ponctuellement les deux volets du nationalisme, les rivalités de pouvoir entre les deux formations indépendantistes n’en sont pas moins très fortes. Bildu est une coalition de partis qui voit les institutions comme un instrument pour le projet d’exister politiquement (sources de revenus cruciale par le biais des élus, elles permettent un clientélisme partisan, d’avoir un porte-voix pour la libération des prisonniers, des plates-formes pour l’activisme indépendantiste…). Le PNV, même s’il est aussi cœur d’un réseau de clientèle, est l’inverse d’un parti anti système : il a fait campagne sur sa capacité à gérer la crise en empêchant, par son contrôle des institutions, une recentralisation du pouvoir en Espagne au nom de l’urgence économique. C’est pourquoi on ne sait pas avec qui le PNV va gouverner, et, s’il faisait coalition avec Bildu, combien de temps elle durerait. Il pourrait tout aussi bien négocier le soutien des partis Populaire et Socialiste sur certaines lois afin de les imposer à Bildu.

Le PNV n’a pas augmenté ses résultats (il a perdu 16 035 voix, est passé de 30 à 27 sièges), c’est le Parti Socialiste qui s’effondre (recul de 106 173 voix, de 25 à 16 sièges), et Bildu qui a fait une percée (276 989 voix, 21 sièges). Le PNV doit donc reconquérir aux prochaines élections  une partie de l’électorat de la coalition, et ne tirerait sans doute pas avantage à provoquer une crise politique majeure sur le thème de l’indépendance, terrain de prédilection de Bildu. Le candidat du PNV ne s’est d’ailleurs pas engagé sur des promesses d’indépendance, mais distille le concept un peu vague d’ “Euskadi nation d’Europe”. De ce point de vue, le soutien aux Catalans indépendantistes est sans doute une façon commode d’avoir l’air radical. Enfin, le PNV peut espérer que la cohésion à moyen terme de Bildu ne soit pas si solide, une fois passée l’euphorie des premières victoires. La coalition n’a gagné autant de poids que parce qu’elle a intégré plusieurs partis divers, dont l’un d’entre eux, Eusko Alkartasuna, est né, en 1987, d’une scission du PNV.

L’horizon immédiat que dessine ces élections sera donc peut être celui du développement de contradictions internes du nationalisme basque, plutôt que celui de la fracture de l’Espagne sur les brisants des indépendances. Les stratégies visant à accroître ces contradictions, ou au contraire à les surmonter, donnera, dans les mois à venir, la mesure de la gravité de la crise politique espagnole.

Barbara Loyer, Institut Français de Géopolitique

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