Libye, d’un dictateur l’autre ?

Rien n’est aussi grandiose que la mort d’un dictateur. Aussi instructif, aussi porteur d’espoir. C’est fou comme ça calme les “indignés”, comme ça les rend muets d’admiration. Rien de plus distrayant que le lynchage d’un homme, surtout quand il est colonel et adepte du camping sous la tente.

“Ainsi finissent tous les tyrans”, ai-je entendu dans le métro, d’un gros monsieur, prêt à exploser d’un excès de tripes à la mode de Caen, et qui avait l’air de savoir de quoi il parlait. Voire. Les tyrans sérieux meurent plus ou moins tranquillement dans leur lit, ou se suicident avant d’être humiliés. Mao, Staline, le mari de ma charcutière, par exemple. Les gugusses, en revanche, les Mussolini, les Saddam Hussein, les Kadhafi, il faut aller les chercher dans leur canalisation d’égout, entendre leurs jérémiades, ils font toute une comédie avant de crever, c’est une farce tragique, un théâtre de qualité.

Au tyran sérieux, on préférera donc le dictateur de pacotille, celui qui tend son pistolet en or par le canon et implore la clémence du rebelle qui le débusque dans sa tanière. Cela permet de lui loger posément une balle dans la tête, puis de le promener à moitié nu sur un capot de voiture en tirant moult coups de feu vers les étoiles.

Après quoi, on l’expose quelques jours dans une chambre frigorifique déglinguée où il se réchauffe pour l’édification de nos enfants. On s’y rend en famille, on le regarde commencer à pourrir sur son matelas gorgé de sang. Ça fait du bien au moral, un tyran mal refroidi, on sort de là tonifié par une saine réflexion sur les méfaits du cholestérol.

Ça conforte les jeunes garçons dans l’idée qu’il faut faire du sport pour éviter les poignées d’amour, les futures femmes enceintes s’y accoutument à la nausée. Le père est tout content d’avoir réussi à prendre des photos du Guide avec son téléphone. Il pense déjà au moment où il les regardera au coin du feu avec sa femme, en trempant des sauterelles séchées dans du miel de dromadaire. Le petit se met à trépigner, il veut un pistolet en or ! Son oncle lui file une claque pour qu’il ait une raison de pleurer. Avec un peu de chance, ils pourront même récupérer quelques asticots pour aller pêcher.

Un “Berger des Syrtes”, c’est quand même très problématique, ça ne s’enterre pas n’importe où, il faut l’enfouir très loin, très profond au beau milieu du désert, afin que nul ne retrouve sa trace, à part les serpents à sonnette et les touristes occidentaux atteints de la maladie d’Alzheimer. Une variante marine consiste à les immerger dans l’océan, pour faire peur aux jeunes calamars désobéissants, mais cette cérémonie convient mieux aux montagnards.

Ensuite, tout va bien. On donne leur chance aux nouveaux talents de la révolution. Un type en polo, mal rasé, l’air constipé – l’ex-ministre de la justice du dictateur, par exemple – prend la tête d’un Conseil national de transition (CNT). Outre le fait de ne pas porter le boubou, il a sur son prédécesseur l’énorme avantage d’arborer sur son front le durillon de la prière. Ça lui fait comme un début de petite corne entre les sourcils, c’est plus joli que des Ray-Ban. Il s’adjoint aussitôt l’ex-ministre de l’intérieur pour commander les insurgés, et nomme responsable du patrimoine le boutiquier qui vendait des cartes postales à l’entrée d’un site archéologique majeur.

Le type en polo jure ensuite ses grands dieux qu’il va “respecter les droits de la femme, les libertés des hommes”, et travailler à une sorte de “démocratie chrétienne” islamique. Au début, ça fait un peu peur, mais cet homme avisé se hâte de rétablir la charia, le privilège des femmes à profiter du voile et de la polygamie. Il interdit le divorce. Ouf ! On a eu chaud ! On regrette de ne pas être israélien pour pouvoir émigrer tout de suite dans cette Libye de cocagne, on sent bien que c’est un pays où il va se passer de grandes choses !

Après quelques mois de guerre téléguidée, la Libye se retrouve dans l’état de décrépitude où l’avait laissée la fin de la seconde guerre mondiale. “Libérée”, certes, mais brisée, divisée, livrée à toutes les manoeuvres, à tous les appétits. “Pas une révolution qui n’ait commencé ainsi, rajoute le vieux monsieur du métro, il faut une bonne dose de sang pour arroser les jeunes pousses de la démocratie.” Le problème avec la démocratie, c’est qu’elle donne la même voix que la vôtre à des milliers de gens prêts à envahir la place de la Concorde pour acclamer une équipe de rugby qui vient de perdre la Coupe du monde.

Ou à d’autres qui partent restaurer les droits de l’homme sur leurs 4 x 4 Toyota en criant “Allah Akbar”. La solution à ce bémol existe depuis la nuit des temps, depuis l’époque où un chasseur du paléolithique a réalisé que son gourdin pouvait servir à autre chose qu’à taper sur les mammouths : c’est le gouvernement d’un seul gugusse sur tous les autres.

Après cette période de transition, on ne s’étonnera donc pas si un petit caporal s’empare du pouvoir avec l’objectif de remettre la caravane sur ses rails. Il prendra soin d’écrire un opuscule qu’il baptisera du nom d’une couleur pétante : “le petit livre fuchsia” ou “bleu acier”. Son premier geste sera de passer commande à La Redoute d’une large casquette à visière d’amiral, puis de lunettes noires d’aviateur américain. Il utilisera ensuite l’argent du pétrole pour élever la plupart des citoyens au statut de fonctionnaire, il créera des routes, des hôpitaux, des universités, alphabétisera les populations rurales, puis pompera l’eau fossile du désert pour alimenter une grande rivière artificielle qu’il appellera la “Grande Rivière artificielle que c’est moi qui l’ai faite”. C’est génial l’eau fossile.

En plus d’être inépuisable pendant vingt-cinq ans, ce liquide possède l’énorme avantage sur notre eau de puits d’être naturellement riche en trilobites et autres bestioles calcifiées depuis des millions d’années. C’est bon pour la santé, et une fois qu’on a tout aspiré, il reste un espace souterrain a peu près grand comme l’Allemagne pour construire des parkings, ou des HLM pour les Berbères.

Le caporal tiendra son pays, on lui en saura gré devant la montée du fondamentalisme. Après quoi, il déposera le reste de son argent à la BNP ou dans un établissement balnéaire gardé par des sauriens amphibies et carnivores, fera imprimer un gros carnet à souches avec des contrats mirobolants, et il viendra nous rendre visite.

Il amènera avec lui son propre troupeau de moutons, pour ne pas risquer d’être empoisonné par un carré d’agneau de chez Gagnaire. Il aura pris soin de s’habiller en griot africain, histoire de passer inaperçu sur la pelouse de l’hôtel Marigny. On lui vendra quantité d’avions, des armes, des centrales nucléaires, des milliers de kilomètres de canalisations prémonitoires. Pour le remercier, on l’emmènera tuer deux ou trois faisans apprivoisés dans les chasses présidentielles rouvertes pour l’occasion, il visitera Versailles, on lui offrira un tour en Bateau-mouche, non sans avoir sécurisé tous les ponts de Paris pour éviter à son boubou les cacas de pigeon. C’est pile à ce moment-là que notre despote fatigué devra songer à s’acheter fissa un pistolet en or : une fois les contrats signés, un démocrate ne pardonne jamais d’avoir dû se ridiculiser, il se venge à la hauteur de l’affront ; et si l’on sait que le ridicule tue, on ne se doute pas à quel point il peut y apporter de raffinements.

L’Histoire est une discipline de cancres, elle est répétitive. Il suffit d’en avoir compris une séquence pour connaître toutes les autres. Ça donne une interminable succession de croisades, de guerres de Trente Ans, de Cent Ans, de la durée qu’on estime nécessaire pour s’en souvenir et apprendre les mathématiques ; on n’y peut rien si en plus ça fait marcher le commerce. C’est ainsi qu’au lieu de laisser le dictateur réprimer tranquillement une énième querelle entre tribus, comme on l’avait toujours fait jusque-là, on s’avisera soudain de s’interposer pour lui casser tous ses jouets.

Telle est la dure loi du troc occidental : si on ne détruit pas les avions de combat qu’on a vendus à un tyran, comment espérer lui en vendre de nouveaux ? Dans la foulée, on ruinera des villes entières pour remplir le futur carnet de commandes de nos entreprises.

On savait exactement le nombre de morts virtuels que charriaient les “rivières de sang” promises par le tyran – ah ! ce rêve de cataractes chez le Bédouin que le désert assoiffe ! -, mais on ne nous dit rien des cadavres réels que notre intervention a laissés derrière elle pour éviter ledit massacre. “Difficile à compter, dit le gros monsieur du métro, très difficile, et puis tous ces gens-là se ressemblent tous.”

Quand nous aurons tiré quelques missiles décisifs sur le caporal en fuite, il faudra s’empresser de revendiquer haut et fort notre participation à son assassinat, de façon que les rebelles sachent bien à quelle adresse envoyer leurs chèques en même temps que le formulaire d’aide à la reconstruction. Pour finir, un gugusse italien dira qu’“ainsi passe la gloire du monde”, il le dira en latin, pour faire chic, et on reviendra à nos petites affaires.

Seuls quelques illuminés ont pu croire que nous nous occuperions ensuite de la Syrie, du Tibet, de la Birmanie, de la Corée du Nord, du Yémen, de la Somalie ou d’autres contrées mûres à point pour des stages accélérés de démocratie. Pas si bêtes ! Il y a longtemps que nous avons tiré les leçons de ce puissant proverbe bantou : “La sagesse du caméléon, c’est de viser la mouche, pas le lion”. Et c’est ainsi qu’Allah est grand !

Par Jean-Marie Blas de Roblès, ecrivain et membre de la Mission archéologique française en Libye.

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