L’idée de civilisation est à proscrire

Au début des années 1990, des délégations franco-allemandes composées de politologues et d’hommes politiques avaient pris l’habitude de débarquer sur le sous-continent indien pour y donner des leçons de politique et de morale. La fin de la seconde guerre mondiale avait plus ou moins coïncidé avec la partition de l’Inde.

Mais, alors que les Allemands et les Français avaient fait des progrès sur le chemin de la réconciliation, en construisant une nouvelle Europe, les Indiens et les Pakistanais semblaient figés dans leur hostilité et leurs guerres à répétition. Sortis renforcés des événements qui avaient suivi la chute du Mur, les Européens avaient à l’époque toute confiance dans leur projet politique et dans son avenir. Vingt ans plus tard, dans le contexte d’une Union européenne (UE) composée de vingt-sept Etats et d’environ 500 millions d’habitants, une autre question se pose. Plutôt que de donner des leçons, les Européens auraient-ils des leçons à tirer du vieux sous-continent indien et de son histoire ?

Dans le monde du début du XXIe siècle, il existe cinq Etats fédéraux d’une taille assez importante pour servir de modèle à l’UE. Parmi eux, les Etats-Unis (311,7 millions d’habitants, environ 50 Etats) et le Brésil (196,7 millions d’habitants, environ, 26 Etats) ont une histoire qui présente plusieurs points de similitude, mais qui est très différente de celle de l’Europe.

Ces Etats sont le résultat d’un processus de conquête et de colonisation, qui s’accompagna d’une diminution (voire d’une décimation) de la population indigène. Une seule langue domine pour l’essentiel. Une certaine diversité raciale existe, mais elle est beaucoup moins importante d’un point de vue religieux ou culturel. Les trois autres cas sont plus intéressants dans une perspective européenne : la Chine, l’Inde et l’Indonésie. Parmi ceux-ci, le cas chinois est celui qui apparaît le plus lointain du cas européen : un Etat très autoritaire et très peu fédéralisé ; un rapport très inégal entre une majorité ethnique dominante et des minorités cantonnées dans des régions spécifiques. Les deux (quoique de façon plus ou moins fragile) et tous deux dotés de systèmes politiques où le fédéralisme joue un certain rôle.

Par ailleurs, les processus historiques qui ont donné naissance à ces deux Etats possèdent un élément en commun : si l’Indonésie s’est pour l’essentiel construite sur les territoires des Indes néerlandaises, l’Inde est, quant à elle, issue des vestiges de l’Inde britannique. Mais il y a également quelques différences frappantes. L’indépendance de l’Indonésie ne s’est pas accompagnée – malgré quelques tentatives – d’une partition ; et le système politique qui a émergé après 1950 est resté marqué par la domination d’une région, Java.

Parallèlement, au niveau idéologique, il s’est avéré impossible de construire la nation sur quelque chose comme la “javanaïté” ou sur un discours de type “civilisationnel”. Dans le cas indien, les tentations étaient tout autres car, depuis 1947, on a assisté à une lutte incessante entre une vision de l’Inde laïque et pluriculturelle et une idée de l’Inde ramenée à une manifestation de la “civilisation hindoue” (et qui impliquerait l’expulsion de sa population musulmane).

La naissance de la modernité en Europe s’est aussi définie par des expulsions : des musulmans et des juifs, boutés hors de la péninsule Ibérique mais aussi d’ailleurs. Lorsque Christophe Colomb et Hernan Cortés arrivèrent aux Amériques, et Vasco de Gama en Inde, ils étaient hantés par les craintes générées par ces expulsions. Au début du XXIe siècle, l’idée de l’UE ne se construit plus contre les juifs. Mais dès qu’on l’ancre dans un discours “civilisationnel”, elle retombe – comme le nationalisme hindou – dans l’idée d’une Europe faite par et pour les chrétiens contre les musulmans. Je reviens donc à ma question : l’Europe, pour quoi faire ?

Une première raison ressort de la realpolitik : pour faire contrepoids au pouvoir écrasant des Etats-Unis – un pays qui ressemble à un “tigre de papier” – et de la Chine. Une autre raison a trait à l’idée de mission civilisatrice : pour coloniser et, par la voie de la colonisation, pour développer – comme les Japonais l’on fait en Corée et à Taïwan à la fin du XIXe siècle – des pays voisins (toujours chrétiens) au Sud et à l’Est. Mais il existe aussi une troisième raison, chère à certains intellectuels : pour défendre l’héritage si précieux des Lumières face aux “méchants loups musulmans”.

Malgré ses apparences, ce discours se situe aux antipodes de la laïcité, et il a, par exemple, été mobilisé contre l’intégration de la Turquie dans l’UE. L’Europe a peut-être un avenir, mais il est basé sur le pragmatisme. La question de ses limites géographiques et de ses modalités de fonctionnement n’est ni morale ni “civilisationnelle”. L’Europe ferait mieux, comme l’Inde, d’éviter toute référence à une construction politique basée sur l’idée de “civilisation”.

Par Sanjay Subrahmanyam, Historien, professeur à l’Université de Californie (Los Angeles) auteur de “Vasco De Gama” en librairie en avril, Alma éditeur.

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *