L’impérialisme écologique n’explique pas la Shoah

L’article stimulant de Timothy Snyder, ainsi que son remarquable nouveau livre, Black Earth: The Holocaust as History and Warning (Tim Duggan Books, 2015, non traduit) nous invitent à réfléchir avec attention aux leçons qui peuvent être puisés de la Shoah. Or il me semble que les enseignements qu’il en tire sont erronés et que ses arguments dénotent une incompréhension non seulement de la nature du génocide et de l’extermination nazis, mais aussi du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui et de l’avenir qui l’attend.

Snyder commence son article en disant : « La guerre qui a placé les juifs à la merci d’Hitler a été déclenchée parce que celui-ci estimait que l’Allemagne avait besoin de plus de terres et de nourriture pour survivre et préserver son niveau de vie, et que les juifs, et leurs idées, représentaient une menace à son violent programme expansionniste. » Hitler était en effet convaincu qu’il fallait plus de territoire et de nourriture à l’Allemagne si elle voulait survivre et préserver son niveau de vie. À ses yeux, la défaite de l’Allemagne dans la première guerre mondiale avait été causée par deux facteurs. Le premier était l’effondrement du moral de l’arrière, dû pour l’essentiel à la malnutrition, à la faim et à la famine causées par le blocus allié. Ce blocus entraîna la mort de plus d’un demi-million de civils allemands et entama la volonté combative des troupes qui s’inquiétaient des souffrances endurées par leurs familles et en rejetaient la responsabilité sur le gouvernement du Kaiser.

Le second facteur était l’apparition d’un complot judéo-bolchévique mondial visant à la destruction de l’Allemagne, qui se traduisit, à ses yeux, par le fait que les révolutionnaires frappèrent les forces armées allemandes d’un coup de poignard dans le dos en renversant le régime du Kaiser. Bien évidemment, ces deux convictions étaient le produit d’une théorisation conspirationniste paranoïaque : les Allemands ont perdu la première guerre mondiale parce qu’ils ont été vaincus militairement par les Alliés, la chute du moral des troupes fut causée par l’échec de l’Offensive du printemps menée par les armées allemandes en 1918 et, loin de l’avoir précédée ou hâtée, la révolution a suivi la défaite et en a même été la conséquence.

Mais ces idées ont tout de même exercé une forte influence politique en Allemagne au lendemain de la Première Guerre mondiale. Dès le départ, Hitler eut pour projet de déclencher une nouvelle guerre par laquelle l’Allemagne ferait voler en éclats le Traité de Versailles de 1919, récupérerait les territoires dont ce traité l’avait privée et conquerrait de larges portions de l’Europe orientale, en particulier les champs de céréales et la très fertile « ceinture du tchernoziom » qui s’étend dans la partie occidentale de l’Union soviétique. Et il croyait aussi à un complot juif mondial visant à entraver ces projets. Mais ces deux convictions ne doivent pas être confondues. Le 30 janvier 1939, jour anniversaire de sa nomination au poste de chancelier du Reich six ans auparavant, Hitler énonça sa célèbre « prophétie » : « Si la finance juive internationale en Europe et hors d’Europe devait parvenir à entraîner une nouvelle fois les peuples de la terre dans une guerre mondiale, le résultat ne serait pas la bolchévisation de la planète, et donc une victoire juive, mais l’annihilation de la race juive en Europe ! » L’affirmation délirante selon laquelle le capital financier international œuvrait à la domination du monde par le communisme était du même acabit que les affiches de propagande nazie montrant Churchill, Roosevelt et Staline comme des marionnettes du complot juif mondial.

C’est cette idée, renforcée par l’entrée en guerre des États-Unis au travers du programme Prêt-Bail et de la Charte atlantique, puis de l’URSS à la suite de l’invasion nazie de juin 1941, qui poussa Hitler à « réaliser » sa « prophétie » en déclenchant une offensive rhétorique massive et meurtrière contre la « juiverie mondiale ». Cette campagne trouva rapidement son expression pratique dans les fusillades et gazages massifs de juifs à l’arrière du Front de l’Est ordonnés par Himmler, puis, quelques mois plus tard, dans la déportation des juifs de tous les pays d’Europe occidentale occupés, contrôlés ou influencés par les nazis. Il est important de ne pas oublier ces faits fondamentaux à propos des objectifs d’Hitler car Snyder confond la théorie conspirationniste paranoïaque d’Hitler sur un complot juif mondial visant à la destruction de l’Allemagne, qui était l’une des justifications de sa guerre, avec sa conviction que l’Europe orientale devait être colonisée afin de fournir de la nourriture pour les troupes et la population allemandes, ce qui était une autre – et assez différente – justification.

Snyder semble oublier le fait que les nazis n’avaient pas seulement pour but d’éliminer les juifs d’Europe orientale, mais de toute la surface de la terre : Hitler et d’autres dirigeants nazis, comme son ministre de la propagande Joseph Goebbels, ont clairement annoncé que la guerre ne se terminerait pas avec la domination allemande de l’Europe à laquelle ils visaient ; elle serait portée outre-Atlantique, jusqu’à ce que les États-Unis soient eux aussi vaincus, et que les juifs américains connaissent eux aussi leur « jour du Jugement ». L’extermination des juifs n’était pas destinée à fournir aux Allemands ce que Goebbels appelait « un grand petit-déjeuner, un grand déjeuner et un grand dîner » ; c’était là la fonction du Lebensraum (« espace vital »). Les juifs auraient de toute façon été éliminés en tant que « bouches inutiles », selon la terminologie nazie, mais ils étaient avant tout visés parce qu’ils étaient considérés comme une menace existentielle pesant sur l’Allemagne, et non comme un simple obstacle à l’amélioration du niveau de vie allemand. Le Generalplan Ost (« schéma directeur pour l’Est »), tout comme son prédécesseur, le Hungerplan (« plan de famine ») dirigeaient leurs mesures génocidaires contre les « Slaves », non contre les juifs. Le fait que les plus vastes communautés juives d’Europe étaient établies en Ukraine et dans ses régions limitrophes semble conduire Snyder à ignorer le fait que l’extermination nazie des juifs a été menée non pas comme un acte d’impérialisme écologique, mais comme la conséquence de la théorie du complot mondial.

Hitler n’était pas un ennemi de la science moderne

Snyder se méprend également sur l’attitude des nazis à l’égard de la science moderne. La volonté de domination d’Hitler ne se fondait pas sur « le déni de la science », comme le prétend Snyder, et le Lebensraum n’était pas une « alternative à la science ». Au contraire, l’attitude d’Hitler face à la science était incontestablement positive. Dès 1938, par exemple, il insistait sur le fait que « le national-socialisme [était] une doctrine objective fondée sur la réalité, basée sur la connaissance scientifique la plus pointue et son expression mentale ». Loin de refuser l’application des techniques scientifiques à l’agriculture, le Troisième Reich versa des subventions aux agriculteurs afin qu’ils se procurent du matériel moderne et imposa une réduction des prix des engrais artificiels que l’industrie chimique allemande, la plus puissante et la plus avancée du monde, produisait en vastes quantités.

Hitler avait naturellement conscience qu’aucune amélioration scientifique de l’agriculture, aussi massive fût-elle, ne serait capable d’assurer l’autosuffisance alimentaire à l’Allemagne. C’est la raison pour laquelle, comme le note à juste titre Snyder, il déclencha la campagne du Lebensraum. Mais il était prévu que les fermes allemandes qui coloniseraient l’Est seraient de vastes domaines utilisant tous les avantages de la technologie agricole moderne, les engrais artificiels, les derniers outils d’ensemencement, de récolte, de moisson et de battage, des réseaux de transport rapides et autres facilités.

L’incompréhension dont fait preuve Snyder de l’attitude nazie à l’égard de la science semble pourtant insignifiante par rapport à son incompréhension du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Sa vision cauchemardesque du réchauffement climatique conduisant à une lutte mondiale pour le Lebensraum relève du fantasme. Il existe aussi peu de signes d’une « panique écologique » dans le monde actuel qu’il n’y en avait dans l’Allemagne hitlérienne. Les génocides qui ont marqué les décennies d’après-guerre ont été tout autant idéologiquement motivés que le génocide des juifs par Hitler : la peur d’une famine de masse n’y a joué aucun rôle. Les islamistes radicaux se moquent bien de s’assurer « un grand petit-déjeuner, un grand déjeuner et un grand dîner ». L’invasion russe de l’Ukraine orientale n’est pas une tentative de récupérer du Lebensraum mais une intervention politique destinée à restaurer la popularité déclinante de Vladimir Poutine sur le plan intérieur en le présentant comme le défenseur de la Russie contre la menace « fasciste ». Les millions de migrants et de réfugiés qui se pressent aux frontières de l’Europe ne fuient pas la sécheresse ou la famine, mais la guerre civile et les conflits armés. Les massacres perpétrés en République Centrafricaine sont le résultat de la haine religieuse entre chrétiens et musulmans, et non une conséquence du réchauffement climatique. L’investissement chinois à l’étranger est motivé par la croissance économique, non par la panique écologique.

Du moins pouvons-nous convenir que le réchauffement climatique fait peser une menace majeure sur l’avenir de la planète même si, de mon point de vue, il se traduira plus par des événements météorologiques extrêmes, des tempêtes violentes, des périodes de canicule et la submersion des parties les plus basses du globe qu’il n’entraînera des situations de malnutrition, des famines et de nouvelles guerres de conquête. Ceux qui nient le réchauffement climatique rejettent de fait la science et adhèrent à des théories conspirationnistes qui pourraient causer d’immenses dégâts en entravant la recherche de nouvelles technologies capables de réduire les émissions mondiales de carbone.

Mais les identifier à Hitler ne constitue pas seulement un exemple d’exagération rhétorique, c’est également une erreur factuelle. Hitler était un fervent admirateur de la science moderne, et non son ennemi : d’où, entre autres, son soutien aux efforts des scientifiques allemands pour développer le moteur à réaction, la fusée et la bombe atomique. Ce qui montre d’ailleurs que la science n’est pas intrinsèquement bonne, comme semble le croire Snyder. Et avec la conviction d’Hitler, partagée par de nombreux scientifiques de son époque, et pas seulement en Allemagne, que la « science raciale » justifiait la stérilisation et le meurtre de masse des « inadaptés » et des « inférieurs », ainsi que l’extermination de la « race juive », elle a montré le visage de plus sombre qu’elle ait jamais présenté à l’humanité. Quant aux leçons à tirer de la Shoah, ce sont les mêmes que l’on répète depuis qu’elle s’est produite. Elles doivent nous exhorter à combattre la haine raciale et l’extrémisme idéologique au travers de l’éducation et du droit, à faire en sorte que la communauté mondiale soit prête à intervenir quand la haine et l’extrémisme menacent de sombrer dans la violence et le meurtre, à renforcer la tolérance et la compréhension mutuelle entre les groupes religieux, ethniques et politiques dans le monde. Le fait que ces leçons n’aient pas encore été intégrées n’est pas une raison pour cesser d’essayer de les enseigner.

Richard Evans, historien. Il préside le Wolfson College de l’université de Cambridge et est l’auteur de Le Troisième Reich, volume I : « L’avènement » ; vol. II : 1933-1939 ; vol. III : 1939-1945 (Flammarion, Paris, 2009). Traduit de l’anglais par Gilles Berton

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