L’indépendantisme catalan est un populisme

Il est étonnant que personne, pour ce que j’en sais, n’ait à ce jour invoqué le philosophe britannique Isaiah Berlin (1909-1997) pour tenter de comprendre ce qu’il se passe ces temps-ci en Catalogne. De fait, le penseur a étudié avec une grande lucidité le nationalisme, et la vision qu’il en a éclaire largement notre situation. Pour Isaiah Berlin, le nationalisme est avant tout une réponse à une attitude de dédain envers les valeurs traditionnelles d’une société, la réaction à une blessure d’orgueil et à une humiliation ressentie par ses membres socialement les plus conscients, qui déboucherait, le moment venu, sur la colère et l’affirmation de soi.

Cette blessure infligée au ressenti collectif d’une société n’est pas la condition suffisante du surgissement du nationalisme : cette société doit aussi renfermer un groupe d’individus en quête d’un objet de loyauté ou d’identification, ou d’une base à leur pouvoir, et elle doit se considérer, au moins dans la tête de ses membres les plus sensibles, comme une nation fondée sur quelque dénominateur commun, la langue ou l’histoire par exemple, qu’il soit réel ou imaginaire. La blessure collective n’est donc pas une condition suffisante, mais elle est bien une condition nécessaire, ou, à tout le moins, l’a-t-elle été par le passé.

Isaiah Berlin recourt souvent à l’exemple du premier nationalisme, le nationalisme allemand, qui germa au XVIIe siècle comme défense de la culture germanique face à l’hégémonie française, pour finir dans une grande explosion de chauvinisme agressif pendant et après l’invasion napoléonienne. Abstraction faite des nombreuses différences entre les deux cas, c’est bien quelque chose de semblable qu’a vécu la Catalogne ces dernières années. Le sentiment national blessé, explique Isaiah Berlin, est comme une branche souple qu’on aurait pliée avec violence et qui, une fois relâchée, cinglerait en retour avec la même fureur. Si le nationalisme catalan n’a presque jamais été violent, nous vivons bien aujourd’hui en Catalogne des temps furieux.

Le franquisme a évidemment infligé une blessure au sentiment national catalan, et une blessure que n’atténue en rien ni le fait que de nombreux Catalans étaient eux-mêmes franquistes, ni celui que les Catalans ne furent pas les seuls à se la voir infliger : le franquisme blessa la moitié de l’Espagne, quand il ne la tua pas. La blessure catalane est cependant incontestable : la langue catalane fut réprimée, la culture catalane humiliée et méprisée, les institutions catalanes abolies. En d’autres termes, le franquisme, hypertrophie monstrueuse du nationalisme espagnol, voulut en finir avec le nationalisme catalan.

Arrogance

Mais depuis les années 1950, certains Catalans blessés ont entrepris de construire en réponse au franquisme un discours sur la fierté d’être catalan, sur la dignité de la Catalogne, de sa langue, de sa culture et de ses institutions ; au lendemain du franquisme, non seulement ils ont réussi à rendre ce discours dominant, mais ils l’ont hissé jusqu’au pouvoir et à la Generalitat, cette institution qui, depuis 1980, dirige la très autonome région catalane qu’a instaurée la démocratie et qui a permis, notamment, de rendre leur dignité à la langue et à la culture catalanes.

La bataille fut rude, noble et légitime, et menée par l’homme le plus décrié de Catalogne depuis qu’en 2014, il a déclaré, probablement pour protéger ses enfants de la justice, qu’il détenait depuis des décennies une fortune à l’étranger. Je parle de Jordi Pujol, président de la Generalitat de 1980 à 2003, qui reste certainement la figure politique catalane la plus déterminante du XXe siècle. Pendant plus de vingt ans de pouvoir incontesté, Jordi Pujol a largement œuvré pour rendre leur fierté aux Catalans. Le problème est que, aux mains de ses fils, qu’ils soient biologiques ou spirituels, cette fierté est devenue arrogance, quand elle ne confine pas à la tyrannie.

La manifestation la plus flagrante de cette arrogance n’est autre que le fameux « droit à décider », qui est une aberration grammaticale (en espagnol, le verbe decidir étant transitif, on ne peut décider dans l’absolu, il faut décider « quelque chose »), et donc une aberration politique et morale, un droit inexistant, pourtant érigé en mantra par les indépendantistes catalans. Par ce « droit à décider », il faut comprendre que puisque, sous le franquisme, nous, les Catalans, n’avons pu décider de rien, nous allons maintenant décider de tout, y compris de ce qui touche les Espagnols dans leur ensemble.

De fait, le référendum illégal qu’a convoqué hâtivement la Generalitat pour le 1er octobre n’a pas pour objectif de décider de l’avenir de la Catalogne (dont nous décidons heureusement, nous, Catalans, depuis le début de la démocratie, par le biais des élections municipales, régionales, nationales et européennes), mais de l’avenir de l’Espagne tout entière, qui devrait pourtant relever de la décision de tous les Espagnols, et pas seulement des Catalans.

Tyrannie

C’est bien de l’arrogance, voire de la tyrannie, que de décider que nous, Catalans, allons décider au nom de tous les Espagnols, et que dans le cas contraire, nous violerons ou tenterons de violer les règles que nous nous sommes fixées ensemble. C’est bien de l’arrogance, voire de la tyrannie, que de prétendre négocier avec l’Etat espagnol une sortie de l’impasse actuelle sur la base de la devise « Soit le référendum, soit le référendum », forgée par l’actuel président de la Generalitat, Carles Puigdemont – autant dire « Soit je décide, soit je décide ». Et c’est tyrannie pure de déclarer, comme l’a fait le même Carles Puigdemont devant une assemblée de maires indépendantistes (à l’intention, peut-être, des non-indépendantistes, du gouvernement de Madrid ou du reste de l’Espagne ?) : « Nous faisons peur, et nous allons faire plus peur encore. »

Comme l’a théorisé Isaiah Berlin, la branche souple, après avoir été tordue, se redresse, cinglante et furieuse. Nul doute que, depuis qu’à l’été 2012, alimenté par une crise aux effets dévastateurs, l’indépendantisme – jusque-là minoritaire en Catalogne – s’est embrasé brutalement pour devenir la première manifestation du populisme en Espagne, le gouvernement central aurait pu faire bien plus pour canaliser le mécontentement (un mécontentement de grande ampleur, c’est vrai, puisque les indépendantistes ont réuni 47 % des voix aux dernières élections régionales, un score plus que suffisant pour gouverner au Parlement de Catalogne, mais tout à fait insuffisant pour se lancer dans une entreprise aussi hasardeuse que l’indépendance).

Reste qu’au stade actuel des choses, avec une Generalitat lancée à fond de train vers le mur de la légalité démocratique, à commencer par la légalité catalane elle-même, il est trop tard pour se demander sur qui va s’abattre en Catalogne la branche cinglante d’Isaiah Berlin ; d’une façon ou d’une autre, elle nous a déjà tous frappés. Tant et si bien que je crains que la seule question que nous puissions encore nous poser, c’est comment limiter les dégâts. Le désastre est complet.

Javier Cercas est romancier, professeur de littérature à l’université de Gérone et contribue régulièrement au quotidien El Pais. Il publie en 1987 son premier roman, mais c’est avec Les Soldats de Salamine (Actes Sud, 2002), paru en 2001 dans sa version originale, qu’il rencontre le succès. Le Prix national de littérature narrative lui a été décerné en 2010 pour Anatomie d’un instant (Actes Sud, 2010), dans lequel il revient sur le coup d’Etat raté du 23 février 1981 en Espagne. Il a publié un recueil d’essais, Le Point aveugle (Actes Sud, 2016). Traduit de l’espagnol par Julie Marcot.

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